Ça parle-tu toujours de réparation en Nouvelle-Écosse? – Sarah MacNeil

Ce texte a été soumis en réponse au texte Les dommages causés par les réparations de Vincent Chandler. 

Dans son texte publié le 22 mars, Vincent Chandler présente un aperçu de l’éducation en français en Nouvelle-Écosse, et parle des «dommages causés par la réparation». L’enjeu principal dont il est question est surtout l’admission d’élèves dans les écoles du Conseil scolaire acadien provincial (CSAP) qui proviennent de familles non-ayant droit, aka unilingues anglophones (ce n’est pas la vraie définition de familles non-ayant droit, mais c’est essentiellement par là qu’il veut en finir). Depuis, le texte a été ramassé par Radio-Canada non pas une, mais deux fois au cours d’une semaine. Les lecteurs de Radio-Canada peuvent alors abhorrer le nivellement vers le bas  qui a lieu présentement, ils peuvent se secouer la tête et lamenter comme quoi les écoles francophones de la Nouvelle-Écosse sont devenues victimes de leur propre succès. Pour la énième fois alors, au cours de ce que je peux seulement concevoir comme étant un slow news week, nous voilà avec «le doom and gloom de la menace anglaise» à la une (props à Catherine MacDonald de l’Île pour la formulation de ce commentaire).

Je serai une des premières personnes à soutenir qu’il nous faut du renouveau autant dans le système scolaire qu’au niveau démographique en Nouvelle-Écosse. Qu’on ait des jeunes familles qui viennent d’ailleurs pour s’installer dans la province, c’est déjà une victoire. Que ça soit une famille francophone, encore plus rare. La raison pour cela, je crois, a déjà eu assez de airtime, donc j’en passe.  Je ne suis pas ici pour déplorer les écrits d’un autre, surtout parce que je comprends tout à fait la frustration et la désillusion qui ont motivé l’écriture du texte en premier lieu. Pis écoute, je n’ai jamais pris un cours de stats de ma vie, je m’y connais mal en matières juridiques, et je n’ai jamais été membre d’un des organismes communautaires francophones à Halifax. Donc ce n’est pas moi qui suis la mieux placée pour démonter ces éléments de toute façon. Ce que je peux vous offrir, par contre, c’est mon vécu, plus particulièrement mon vécu en tant que représentante du groupe démographique dont parle M. Chandler dans son texte : issue d’une famille non-ayant droit, diplômée d’une école du CSAP.

Avec un nom de famille comme MacNeil, j’en ai déjà eu qui ont douté de mes racines francophones. Et avec raison! Du côté de ma mère, l’Anglais et l’Écossais coulent dans mes veines. Du côté de mon père, c’est l’Écossais et l’Irlandais. Il y avait mention à une époque d’une cousine d’une tante du mari de la femme du neveu de mon arrière-arrière grand-père (ok, I may not have that exactly right) qui avait possiblement un lien avec la France. Mais disons que cette relation douteuse n’a pas occupé une place importante dans ma vie.

Moi, je suis née à Halifax, mais mes parents nous ont déplacés lorsque j’avais quatre ans, question de nous rapprocher du lieu de travail de ma mère. On aurait facilement pu ender up dans n’importe laquelle des petites agglomérations au nord-est de la province, mais finalement, la maison que mes parents voulaient se trouvait dans un tout petit village juste à l’extérieur d’Antigonish. And wouldn’t you know it, le petit village de Pomquet était une des communautés acadiennes avec une école du CSAP. Étant donné que mon frère aîné avait commencé l’école en immersion à Halifax, j’imagine que mes parents étaient ravis de penser qu’il pourrait continuer en français à l’école qui n’était qu’à cinq minutes de chenous. Mais voilà que, misères de misères, on ne voulait pas l’accepter au début. Mes parents n’avaient pas un arbre généalogique très recherché par l’article 24 de la Charte canadienne des droits et libertés. In plain English, they were much too English. 

Mais bon, je suis certaine que tu as déduit que l’histoire ne finit pas là. Je ne rentrerai pas trop en détail, parce qu’à vrai dire, je ne suis pas trop certaine d’où est la ligne entre mythe et vérité, surtout vingt ans après le coup, et surtout parce que l’histoire que je connais a sûrement été embellie d’une façon ou d’une autre. Il suffit de dire que, grâce aux mécanismes inhérents aux petites communautés, mon frère a pu être inscrit à la deuxième année et mon autre frère à la maternelle. Moi, j’avais encore une année à attendre avant de passer les portes de l’École Pomquet, et si tu es le ou la plus jeune de la famille, t’imagines probablement comment ça m’a chavirée de devoir attendre mon tour.

Mais pas de stress, parce qu’au moins j’avais le Club des petits, une garderie pour les enfants qui rentreraient en maternelle en français l’année suivante. Nous n’étions que trois. Trois filles, déposées par leurs parents anglophones une fois par semaine pour passer la journée avec Madame Madeleine. À la fin de l’année, j’ai reçu mon premier diplôme en français.

L’automne qui suit alors, j’entrais à la maternelle. On était peut-être 15 à commencer avec Madame Monique, dont mes deux diplômées de la garderie. Dans la liste de présence, y était inscrit Boudreau, Boucher, Pettipas, mais également Williams, Doyle, Chisolm. On était plus qu’un M(a)c. Même un Van. Et qui parmi nous avait déjà eu accès au français à la maison? À ma connaissance, trois. Dont deux jumeaux.

Pourtant, l’histoire que content mes parents au sujet de ma première année, ça n’a rien à voir avec la langue du domicile de mes camarades de classe. C’était que très souvent, je rentrais de l’école frustrée, mais non pas en raison d’une anxiété ou d’un problème d’apprentissage. Plutôt, j’étais frustrée parce que je n’apprenais pas le français assez rapidement (in my five year old opinion) pour pouvoir exprimer tout ce que j’avais à dire.

Fast-forward à la quatrième année. On entamait la deuxième rentrée dans la nouvelle école, car l’ancienne structure ne pouvait accueillir que jusqu’à la sixième année, après quoi tous les élèves se voyaient obligés de transférer à l’école anglophone en ville. Maintenant, on avait un côté élémentaire et un côté secondaire. On avait une cafétéria. On avait un gymnase. On avait une salle de musique avec plein d’instruments. On avait un labo d’ordis. Mais peut-être ce qui intriguait le plus, c’est qu’on accueillait une nouvelle famille; quatre nouveaux élèves, dont une des enfants dans ma classe. Et ces enfants, ils se parlaient en français entre eux.

À vrai dire, c’était la première fois qu’on était exposés à une telle réalité, à savoir que la vie pouvait se passer dans une autre langue que l’anglais.  Et oui, tout comme M. Chandler l’a déploré, j’ai été témoin du fait que ces enfants ont dû vite s’approprier l’anglais pour avoir une vie sociale. En revanche, une chose que M. Chandler n’a pas prise en compte (sûrement parce que c’est un processus qui prend beaucoup plus de temps), c’est que cette famille constitue une des grandes raisons pour lesquelles je me suis moi-même approprié le français (plot twist).

Disons que depuis mon attitude exigeante à la maternelle, j’étais devenue plus lax par rapport à la langue dans ma vieillesse, tout comme mes camarades de classe. Oui, il fallait parler français à certains moments, mais dès que l’oreille des enseignants tendait dans une autre direction, on oubliait vite Molière en faveur de Shakespeare. Peu importe les mérites qu’on pouvait gagner ou les privilèges qu’on pouvait perdre, c’était une tendance presque universelle.

Petit à petit, surtout à cause de la nécessité au départ (quand il n’y a que six filles dans la classe, vaut mieux façonner une amitié quelconque), moi et cette fille sommes devenues proches. Lorsqu’elle venait chez moi, on se parlait en anglais, mais il y avait toujours ce petit moment de fascination lorsqu’elle appelait chez elle avant l’heure de coucher, pour dire une  «bonne nuit» et un «ch’t’aime» à ses parents. Quand j’allais chez elle, on maintenait l’anglais comme langue principale, mais j’observais la vie quotidienne se dérouler autour de moi en français. Ça mangeait en français. Ça se chiâlait en français. Ça priait en français. Ça riait en français. Plus je passais de temps avec cette famille, moins je conservais mon air timide d’anglophone à l’étranger et plus je m’insérais dans cette petite bulle francophone. Quelque part là-dedans, moi et mon amie avons pris la décision de nous parler davantage en français à l’extérieur de l’école. Aujourd’hui, nous nous parlons uniquement en français.

Le prochain ingrédient clé dans ce long récit est le Conseil jeunesse provincial, cause à laquelle je me suis vouée de la septième à la douzième année. Il serait impossible d’exprimer tout ce que cet organisme a fait pour moi dans le peu de place qui me reste, mais en gros, j’ai enfin réalisé que la réalité des élèves du CSAP autour de la province était extrêmement variée. Les Néo-Écossais «de souche» n’étaient pas tous comme moi, ceux qui venaient «de l’extérieur» n’étaient pas tous comme mon amie et sa famille : il y avait un véritable spectre de situations linguistiques familiales. Mon vocabulaire s’est élargi : je parlais maintenant de l’exogamie, des allophones, d’une situation minoritaire, des droits linguistiques, de l’identité culturelle. D’autres amis de l’école, voyant dans le CJP un genre de outlet artistique et culturel, commençaient également à faire partie de cette alternate education. Et ainsi, est arrivé l’impensable.

C’est-à-dire que, de temps à autre, en petite gang, loin des enseignants, loin des règles et des restrictions, parfois, parfois, on se parlait en français de notre propre volonté. Pas tous les jours, et peut-être pas toujours pour très longtemps, mais néanmoins, on aurait pu le considérer un record.

À la fin de mes treize ans à l’École acadienne de Pomquet, on était treize diplômés. Treize années, treize élèves. La symétrie est bien plaisante.

De ces treize, on est trois qui ont entrepris un bac en français – une à l’Université Sainte-Anne, une à Ottawa, moi-même à Moncton.

Des dix qui restent, six ont été à une université anglophone. Pourtant, quatre ont choisi de continuer avec des cours de français, dans certains cas pour aboutir à une mineure ou une majeure. Au moins une de ces personnes poursuit l’enseignement en français. Au moins une de ces personnes a fait sa maîtrise à Montréal, et a consacré des efforts à la réappropriation du français.

Donc, tout compte fait, on est sept sur treize qui ont pris la décision de vouloir continuer avec le français d’une façon ou d’une autre. Et face au doom and gloom de la menace anglaise, that ain’t bad.

Mais revenons à nos moutons, parce que oui, il est vrai, nos jeunes moutons ayants un domicile plutôt anglophone peuvent avoir une incidence importante sur la culture linguistique d’une école dite francophone. Mais nos jeunes moutons ayants un domicile plutôt francophone peuvent en faire pareillement. Il y en a qui critiqueront l’enseignement ou la direction d’une école pour le manque de français dans les couloirs, mais rappelons-le – nous ne pouvons pas régir la volonté des jeunes, et si pour toutes sortes de raisons (mais surtout parce que l’anglais, ça a juste souvent way plus de sens) ces jeunes ne veulent pas parler en français, ce ne sont pas les enseignants ou la direction qui changeront cela. L’éducation se fait surtout par la socialisation, après tout, donc l’appropriation du français, ça se fait surtout par des efforts grassroots, non pas des impositions et des démonstrations d’autorité.

Du moins, cela a été mon expérience en tant que jeune anglophone, issue d’une famille obstinément britannique, mais qui travaille, étudie, vit et, surtout, qui écrit en français, bien après la petite école, mais surtout grâce à la petite école.

Not too shabby pour une non-ayant droit, on pourrait dire.

 À propos…

Sarah (Mac) est originaire de Pomquet en Nouvelle-Écosse. Elle a pendant longtemps été très engagée au sein du réseau jeunesse francophone de sa province, et elle s’intéresse depuis toujours à tout ce qui est langues et identité. Elle habite maintenant à Ottawa, où elle vient d’entamer sa maîtrise en traduction littéraire.

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