Marie-Jo Thério et son spectacle On a tous une Lydia Lee à l’épreuve de la mémoire : un an plus tard – Sébastien Lord-Émard

Je dépose délicatement l’aiguille sur le disque de vinyle. Ça griche : ça sonne comme la mémoire, comme le passé. C’est doux et familier. Je ferme les yeux.

Il y a un an, exactement un an, le Centre culturel Aberdeen vibrait et brillait de mille feux grâce à la folie créatrice de Marie-Jo Thério et de ses acolytes… J’ai volontairement repoussé le moment d’écrire cette critique, louvoyant, prenant des notes au compte-goutte, m’excusant auprès des responsables d’Astheure, qui furent d’une patience d’ange. J’avais envie de laisser mûrir en moi l’univers frondeur et baroque de Marie-Jo, On a tous une Lydia Lee : un cabaret formidablement éphémère. Éphémère peut-être, mais ce spectacle théâtral avait quelque chose d’historique, quelque chose de marquant, comme la patine des années sur le bois des escaliers du Aberdeen. Après tellement de recherche, de travail, de création, Marie-Jo présentait enfin son Magnum Opus. Cinq hivers s’étaient écoulés par la rivière Petitcodiac depuis le lancement de son album concept Chasing Lydie dans le lobby du chic Théâtre Capitol. C’était au tour d’un édifice désormais centenaire, chargé d’histoire (véritable creuset alchimique où la créativité prend forme et s’exprime), «le» Aberdeen, d’accueillir la quête identitaire et musicale d’une de nos plus grandes créatrices, Marie-Jo Thério.

Entre les brumes du Coude et les marais habités par des fées et des faisans, entre les encres allongées et les mots haut perchés, entre les cris de chorégraphes échevelées et les murmures opiacés des littéraires, entre les enfants qui dansent en français et les artistes qui méditent en langage chromatique, les belles briques aimées et les vieilles pierres usées s’animent sous la pression constante des éléments : printemps, étés, automnes, hivers (cent fois sur le métier…); cent fois, les saisons ont passé comme le vent sur les divers occupants, occupés certes, mais protégés, entre chaleurs animales et sueurs froides, sur la surface monumentale de cette ancienne école squattée par les artistes et la communauté, devenu le temple de la culture et de la contreculture de l’Acadie… Un bâtiment, c’est vivant. Mais bien peu d’édifices le sont autant à Moncton que «le» Aberdeen.

Tout a commencé par le chant merveilleux d’une sirène armée d’un piano et d’un accordéon. Ulysséen, je me suis attaché à ce moment fort de 2016, quand nous avons collectivement plongé dans le passé pas si lointain du 20e siècle, et que nous nous sommes noyés dans la musique mise en scène comme un grand théâtre de la mémoire. La lumière s’éteint. Un spot s’allume quelque part sur une scène… au Cocoanut Grove… et la musique m’emporte à nouveau dans la tête de Marie-Jo.

Disque 1. Face A.

(En écoutant «Waltham, Mass.» et «Little Miss Little»)

Un soir d’hiver, à Moncton. Je marche sur la rue Botsford, je marche vers le Centre culturel Aberdeen. Parmi tous ces noms anglais (Moncton, Botsford, Aberdeen…), la vérité brille comme ces derniers flocons de la saison : c’est bel et bien l’Acadie qui s’épanouit comme une hydrangée parmi le chardon et le trèfle, la rose et le lys, lesquels composent ce bouquet urbain aux capiteux parfums dont je suis fou d’amour… Des nominalistes peuvent bien s’en offusquer. Quelque part, Platon rit dans sa fameuse barbe… Car le temps est trop court, la vie est trop belle, et le spectacle va commencer. Vite!

En français, en chiac et en anglais, une solide équipe multilingue et multitalent s’apprête à faire décoller notre vaisseau amiral, «le» Aberdeen, vers des cieux mystérieux où brille une étoile… une étoile qui fait briller l’Acadie sur toutes les scènes, de Montréal à Paris, depuis des années… Une étoile appelée Marie-Jo. Or, une étoile n’est jamais seule (sauf sur notre drapeau) : des constellations mouvantes et formidables se forment, s’attirent, s’égrainent, se ramifient, se recomposent et se redessinent. Soudain, la grande salle Bernard-LeBlanc devient l’écran mouvant du ciel, sur lequel est projeté un pan de notre histoire. Un grand ciel impur, beau et impur, impur et imparfait, spontané comme la vie, comme le temps, comme la réalité. Soudain, les voix de Viola Léger et de Marc Chops Arsenault. Soudain : des musiciens qui se lèvent comme des pistons (de la trompette de Sébastien Michaud?) et qui se rassoient, un peu à contretemps. D’autres étoiles viennent successivement briller sur scène, au rythme des déclinaisons du spectacle : l’arrivée de Freddy à Waltham, les auditions au Cocoanut Grove… Ginette Ahier, Katrine Noël, Jean-Pierre Morin, Diane Losier, Petunia, Marie-Sol Gingras, John Jerome… et d’autres, encore… Dans le désordre du souvenir, il n’y a que des moments de grâce et de surprise, même si le fil des évènements s’est effiloché et que les images se sont magnifiées avec la distance.

Disque 1. Face B.

(En écoutant «Digging the Ground» et «This Town is cold»)

Entre music-hall et quête identitaire, Marie-Jo nous avait d’abord invités, en 2011, au Théâtre Capitol de Moncton pour le lancement tant attendu de son nouvel opus, qui lui a pris tant de temps à peaufiner, à plonger avec elle dans le passé recomposé. Apimpé en jeune bourgeois des années folles, je me mêlai à la foule, aussi déguisée et ravie que moi. Emmanuel Albert photographe avait croqué ce moment magique où nous étions débarqués tous ensemble au Cocoanut Grove, sous la houlette de Marie-Jo, avec les artistes de cabaret et les bootleggers, les contrebandiers sordides et les mafiosi hilares, entre les boas rouges et les panamas blancs… Nous avions, je m’en souviens, terminé la fête au petit matin au chic Hôtel Brunswick de la rue Main, sautillant en évitant le tramway et les chevaux des cabriolets.

Cinq ans plus tard, c’était finalement à l’incarnation scénique de cet album concept aux sonorités riches, nostalgiques, inimitables, que nous conviait Marie-Jo. Cinq ans plus tard, et une occasion en or : quelques minutes avant le spectacle, le directeur adjoint du Aberdeen, Éric Cormier, m’informait que l’idée avait germé, puis poussé, puis fleuri, en décidant d’en faire le coup d’envoi des célébrations du centième anniversaire du bâtiment. Un événement plus complexe à organiser qu’il n’y paraissait au départ… Et un titre, intrigant, un peu obscur, qui renvoie à l’album : On a tous une Lydie Lee. Un cabaret formidablement éphémère. Marie-Jo Thério et le Lydia Lee Ensemble, formé des musiciens Bernard Falaise, Josh Zubat, Sumira Bothé, Mico Roy, Maxence Cormier et Sébastien Michaud.

Le titre du spectacle comme une énigme : quasi incompréhensible sans explication, sans mise en contexte. Et pourtant, on embarque. On part avec nos grands-grands-oncles et nos grandes-grandes-tantes, on s’en va à Waltham, à Boston, en Nouvelle-Angleterre, quelque part où trouver du travail, où manger autre chose que des poutines râpées avec pas de sucre brun, pas de lard et pas de patate. Travailler et manger à sa faim! Devenir riche! Chanter! Même si c’est en anglais – ce ketchup. Une sauce sucrée et salée, exotique et intime, rouge comme les habits des soldats de jadis.

La tentation est trop forte, trop proche.

Disque 2. Face A.

(En écoutant «Blow Wind Blow» et «Chasing Memory»)

Extrait de la pochette intérieure de l’album Chasing Lydie :

Paris, début des années 2000. Après-midi. Voltaire me sert un café sur des glaçons.

«Du sucre?»

Michel Fugain s’avance à ma table, m’apporte la note en entonnant l’inévitable TOUS LES ACADIENS ET TOUTES LES ACADIENNES. Ma gorge se noue, mon sang est brûlant comme de la lave, les yeux me piquent :

OUT WHERE THE WEST BEGINS.

J’ouvre les écluses. Une plaine s’étire vers l’ouest : À la fin des années 20, la famille LeBlanc quitta l’Acadie pour Waltham, Massachusetts.

Pauvre Michel Fugain. Ce n’est pas de sa faute… Il pensait aux Cadiennes et aux Cadiens… Il pensait bien faire. L’enfer est pavé de bonnes intentions. Il ne connaissait pas la famille LeBlanc de Memramcook. Qui se souvient des familles LeBlanc, Caissie, Arsenault, Léger qui allèrent quérir (l’usage acadien ancien veut que l’on prononce «qu’ri» au lieu de quérir) fortune aux États-Unis? Qui se souvient de l’odyssée de milliers de chômeurs forcés d’aller au sud pour gagner leur vie? Certains sont revenus, d’autres sont restés, dissimulant ou disséminant leur nom de famille acadien dans un melting pot au ketchup. Qui se souvient que l’Assomption-Vie fut jadis une société mutuelle d’entraide acadienne fondée à Waltham, Mass.?

Waltham, ce mot proustien qui évoque un temps complètement perdu. Perdu aux lendemains de 1955 (l’année du Bicentenaire, dernière grande commémoration «panacadienne» avant l’élection de Louis J. Robichaud en 1960, qui marque le début de la modernité au Nouveau-Brunswick). Perdu, mais retrouvé dans les chansons de Marie-Jo. Il était une fois sa tante Lydia LeBlanc. Il était une fois une jeune femme de Memramcook qui rêvait paillettes, strass, projecteurs, ketchup et musique américaine en buvant un martini bien sec… Hi daaaarling! Have you seen the last Charlie Chaplin movie? Waltham est disparu à l’horizon, en noir et blanc, en sépia, et il ne reste de cette ville post-industrielle où l’Acadie s’exilait dans les années 20, que l’image jaunie des vieilles découpures dans L’Évangéline (quand c’était un journal), et les enregistrements qui grichent.

Disque 2. Face B

(En écoutant «Sentimental Me» et «Memramcook»)

C’était une fresque historico-fantastique, c’était un récit épique, c’était une formidable allégorie. Ma mémoire cherche ses mots pour décrire le spectacle, et à force de creuser, je retrouve des clés enfouies comme cet accordéon, que Marie-Jo/Freddy Turtle (son double) découvrira et étreindra affectueusement, comme si sa grand-tante Lydia s’y était réincarnée. Parfois, les symboles (nombreux) ont pu perdre certains spectateurs et certaines spectatrices. Certains commentaires, en sortant de ce voyage musical, étaient doucement confus. Peu importe; car les rêves nous sont parfois incompréhensibles, ce qui n’enlève rien à leur puissance d’évocation. Les rêves, les mythes ou les vieilles photos en noir et blanc.

C’était le prix à payer, peut-être, pour se laisser toucher au cœur par les pièces musicales magnifiquement interprétées par Marie-Jo et ses invités. À noter la justesse de la voix des interprètes, la beauté des performances au piano, et la fabuleuse mise en scène signée Brigitte Poupart. Visuellement, les projections vidéo de Chris LeBlanc étaient fameuses.

Le spectacle a pris fin dans une danse échevelée, et je suis sorti de la salle en pâmoison. J’étais troublé, ému, et comblé. De Memramcook à Waltham, les chemins de la mémoire et de la musique s’entremêlent. Alors que le Centre culturel Aberdeen se refait une beauté et s’adapte à son grand âge, les souvenirs qui s’y incrustent restent vifs, indélébiles. Heureusement, l’album Chasing Lydie restera la porte d’entrée privilégiée vers la réminiscence d’un moment de grâce trop vite passé. On aimerait que le spectacle soit présenté à nouveau… Mais parfois, il faut accepter que le passé s’épanouisse et vivre dans nos cœurs, et seulement dans nos cœurs.

À propos…

Sébastien Lord-Émard travaille comme apprenti éditeur et chargé de projets chez Bouton d’or Acadie. Il vit en Acadie, au Coude de la rivière Petitcodiac. Sébastien est passionné par les gens qui l’entourent, dont les talents et la vaillance ne cessent de l’éblouir. Il rêve parfois la nuit à des artistes qu’il n’a pas connus (comme Gérald Leblanc, par exemple). On dit qu’il aime écrire. Ce qui n’est pas faux. Mais il aime surtout lire.

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