Un roman documentaire, deuxième tome – David Lonergan

Gallant, Melvin. À la conquête de l’Île Saint-Jean, Tracadie, Éditions La Grande Marée, 2016, 214 p.

Dans À la conquête de l’Île Saint-Jean, Melvin Gallant continue le récit de la vie de son ancêtre, Michel Haché dit Gallant, qu’il avait commencé dans Le Métis de Beaubassin (Éditions de la Francophonie).

Crédit photo : Éditions La Grande Marée.

Le premier tome se terminait alors que Michel et sa famille voguaient vers l’Île Saint-Jean, qui devait devenir leur nouvelle patrie : l’Acadie étant aux mains des Anglais, Michel et sa femme, Anne Cormier, avaient décidé de s’installer dans cette île française. En juin 1720 alors qu’ils entreprennent leur périple en espérant ne pas rencontrer de vaisseaux anglais, l’île n’est habitée que par une petite garnison et des pêcheurs saisonniers, éparpillés sur certaines côtes, qui retournent en France l’automne venu. Michel et sa famille seront donc les premiers colons permanents de l’île.

Le second tome s’ouvre sur leur arrivée à Port-la-Joye (aujourd’hui un lieu historique national), là où sont la garnison et la terre qu’ils défricheront. Pour Anne, l’adaptation est difficile : la belle maison, la terre faite, la famille élargie, les amis, tout cela a disparu. Elle se retrouve dans une maison toute petite dont le plancher est en terre battue, isolée de tout ce qu’elle a connu. Malgré tout, elle appuie son mari et en vient à apprécier son nouveau pays qui lentement voit sa population augmenter. Autour de leur maison, un petit village se développe au fur et à mesure que leurs garçons deviennent adultes et se marient. Leurs filles, évidemment, rejoindront les terres de leurs maris. Avec le temps, onze des douze enfants du couple s’installeront à l’île.

Le roman relate les aléas de la vie quotidienne de Michel et sa famille de 1720 à la mort du personnage en 1737. Michel n’est pas qu’un simple colon, il est aussi capitaine de Port-la-Joye et à ce titre responsable du port. Il possède une goélette avec laquelle il rendra de nombreux services à ceux qui assument le commandement de l’île. De même, Michel est un Métis qui parle la langue des Mi’kmaqs. Comme il le faisait à Beaubassin, il tisse des liens d’amitié avec les autochtones qui habitent leur secteur de l’île. Cette situation permet à Gallant de brosser un portrait de la politique coloniale française dans cette colonie sous la dépendance de Louisbourg, de la façon de vivre des Mi’kmaqs, sans oublier les us et coutumes des Acadiens.

À une autre époque de sa vie, Gallant avait publié en collaboration avec Marielle Cormier Boudreau La cuisine traditionnelle en Acadie (Éditions d’Acadie, 1975), un livre de recettes qui est toujours disponible aux Éditions de la Francophonie; nulle surprise dès lors qu’il nous précise en les détaillant les principaux menus d’Anne. Cette précision dans la description des habitudes culinaires de la famille Haché dit Gallant s’étend à toutes les autres facettes de leur vie.

L’approche de Gallant est identique à celle qu’il avait explorée dans Le Métis de Beaubassin. Il recrée avec le même succès la vie quotidienne des habitants, décrivant leurs joies et leurs peines, leurs succès et leurs échecs, réussissant à maintenir l’intérêt du lecteur, mais en rencontrant aussi la même limite. Comme je l’avais écrit dans ma recension du Métis (L’Acadie Nouvelle, 17 octobre 2010), le désir de «faire vrai» de Melvin Gallant a un effet modérateur sur l’émotion que le récit aurait pu faire naître. On a parfois l’impression qu’il a adopté le point de vue du documentariste qui rapporte objectivement, ou à tout le moins honnêtement, ce qu’il voit. Si ce choix permet de bien saisir les complexités de la vie de l’époque, le récit devient alors plus distancié comme si l’historien l’emportait sur le romancier.

Gallant quitte cette réserve quand il consacre quelques pages aux conteurs que Pierre, l’un des fils de Michel, découvre lors des soirées qu’il passe à la caserne. Pierre décide de raconter l’un des contes à sa famille. Ce sera «Le moulin du diable», conte dont on retrouve une version dans Ti-Jean l’intrépide (Éditions Bouton d’Or Acadie), ouvrage de Gallant qui reproduit différents contes publiés antérieurement aux Éditions d’Acadie. Gallant a toujours été un ardent défenseur des contes traditionnels et il fait remonter sa passion à son ancêtre Pierre. Ce petit clin d’œil donne une touche plus affective à un ouvrage qui demeure important par la grande qualité du portrait qu’il trace d’une époque trop souvent réduite à une image d’Épinal.

À propos…

David Lonergan a vécu en Acadie de 1994 à 2014. Il habite aujourd’hui en Gaspésie. Il a travaillé dans divers domaines : théâtre, journalisme (écrit, radio, télévision), enseignement (au secondaire puis à l’universitaire). Il a publié plusieurs livres dont plus récemment aux Éditions Prise de parole, Paroles d’Acadie : anthologie de la littérature acadienne 1958-2009 (2010), Acadie 72 : naissance de la modernité acadienne (2013) et Théâtre l’Escaouette 1977-2012 (2015).

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