Regards croisés sur les Sorabes de Lusace et les minorités francophones du Canada – Collectif

La République fédérale d’Allemagne (RFA) reconnaît actuellement quatre minorités nationales présentes sur son territoire : les Danois, les Frisons, les Roms ainsi que les Sorabes. Très méconnus en dehors des limites de l’Allemagne, ce dernier groupe est établi dans la région historique de la Lusace, à cheval sur les Länder du Brandebourg et de la Saxe. Au fil des années, les Sorabes ont, tant bien que mal, survécu aux politiques assimilationnistes des différents régimes politiques s’étant succédé en Allemagne : de 250 000 individus vers l’an 1800, on estime officiellement leur nombre à 60 000 depuis 1990, avec une tendance négative. Officieusement, on parle de 17 000 locuteurs en 2014.

S’étant vu refusé son propre Land (l’équivalent d’une province canadienne) après chacune des deux Guerres mondiales, le peuple sorabe a pu enfin jouir d’une forme de reconnaissance politique dans la nouvelle République démocratique allemande (RDA). Un réseau d’institutions culturelles fut mis sur pied au cours des années 1950, comprenant des écoles, des instituts de recherche et de formation des enseignants, des journaux, revues et émissions de radio, un musée, un théâtre et une troupe de théâtre. Les Sorabes bénéficiaient aussi d’un accès privilégié aux autorités communistes par l’entremise de départements sorabes intégrés aux ministères de la Culture, de l’Éducation populaire et de l’Intérieur.

En échange, les Sorabes durent se soumettre aux directives du parti unique, le Parti socialiste unifié d’Allemagne ainsi qu’à sa politique d’industrialisation. À cet effet, l’industrie d’extraction du lignite provoqua la destruction de dizaines de villages sorabes et la dispersion de leurs habitants. Durant cette même période, la collectivisation forcée entre Sorabes et Allemands unilingues eut pour effet de réduire le nombre de locuteurs sorabes presque de moitié.

En 1990, la réunification de l’Allemagne s’est accompagnée d’une refonte importante de l’infrastructure sorabe. Depuis, les droits et institutions des Sorabes sont garantis dans les constitutions des Länder du Brandebourg et de la Saxe, de même que dans leur Loi sur les Sorabes respective. Cette reconnaissance politique définit l’appartenance nationale, la zone d’établissement des Sorabes, leurs droits en matière d’éducation, de culture, de recherche, de médias et d’affichage. Elle garantit aussi l’usage de leur langue dans l’administration et devant les tribunaux. Enfin, les Sorabes ont le droit de représenter leurs intérêts politiques auprès des gouvernements, parlement et des comités parlementaires brandebourgeois et saxon, en plus d’instaurer des mécanismes de coopération visant à promouvoir la langue, la culture et les institutions sorabes entre les deux Länder.

Malgré ces nettes avancées, l’avenir des Sorabes est toujours menacé et reste d’actualité en Allemagne. C’est pour cette raison que les chercheurs de l’Institut sorabe (Serbski institut), un institut de recherche consacré à l’évolution de la minorité, ont récemment organisé un colloque international à Bautzen (Saxe) portant sur la sécurité culturelle des minorités linguistiques.Une vingtaine de chercheurs y ont présenté des études de cas touchant notamment les peuples autochtones et les minorités francophones du Canada, mais également d’autres minorités ailleurs dans le monde. Diverses dimensions de la sécurité culturelle ont été abordées, dont la stabilité étatique, les processus de construction de la nation et de l’État, le droit des minorités, l’autonomie territoriale, les dilemmes identitaires, de même que les stratégies de revitalisation des langues minoritaires.

Il est heureux que les minorités francophones puissent faire leur incursion dans les débats intellectuels sur la reconnaissance des minorités nationales et linguistiques. La comparaison permet de renouveler les questions, les méthodes et les concepts. Plus directement, pour les chercheurs canadiens, elle nous invite à sortir du cadre de la vitalité qui ne peut à lui seul rendre compte de l’évolution des minorités francophones. Car la vitalité linguistique dépend aussi en bonne partie du rapport de force entre la majorité et la minorité, ce qu’on oublie parfois. Plus globalement, la comparaison permet de rendre compte des particularités et de les relativiser.

Alors que les Sorabes de Lusace et les minorités francophones du Canada peuvent donner l’impression d’avoir peu en commun, la réalité est toute autre. Les échanges à Bautzen ont fait ressortir des terrains de comparaison autour de la question de l’éducation, de l’affichage bilingue, de l’accès aux services publics dans la langue de la minorité, de la reconnaissance politique et finalement du financement des institutions et des organisations des minorités linguistiques. Ainsi, des travaux de recherche et de collaboration sont à prévoir durant les années à venir.

En somme, les Sorabes de Lusace sont méconnus hors des frontières allemandes. On entend aussi souvent la même chose à l’étranger quand il est question des minorités francophones du Canada. On ne peut que souhaiter que de telles occasions puissent contribuer à accroître la présence de ces deux groupes dans les débats autant intellectuels que politiques sur les minorités linguistiques.

À propos…

Jean-Rémi Carbonneau est doctorant en science politique à l’Université du Québec à Montréal. Il étudie les politiques à l’endroit des minorités linguistiques dans les sociétés fédérales contemporaines. Sa thèse porte sur les trajectoires divergentes des langues sorabe et catalane en Allemagne et en Espagne.

Fabian Jacobs est chercheur au département d’études culturelles de l’Institut sorabe de Bautzen en Allemagne. Son doctorat (2010) portait sur les minorités roms en Transylvanie (Roumanie). Ses recherches actuelles portent sur les villages sorabes menacés par l’industrie du lignite en Lusace.

Rémi Léger est professeur de sciences politiques à Simon Fraser University en Colombie-Britannique. Il est titulaire d’une maîtrise de l’Université de l’Alberta (2007) et d’un doctorat de l’Université Queen’s (2012). Son site personnel : remileger.wordpress.com .

Martin Normand est postdoctorant à l’École d’études politiques et à la Chaire de recherche sur la francophonie et les politiques publiques de l’Université d’Ottawa. Ses travaux portent sur l’action collective des minorités linguistiques, sur les espaces de pouvoirs locaux dans les communautés francophones au Canada et sur le principe d’offre active.

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2 réponses à “Regards croisés sur les Sorabes de Lusace et les minorités francophones du Canada – Collectif

  1. Merci pour ce bel article sur les Sorabes! Sans être un expert, je dirais qu’il existe de grosses différences entre la situation des Sorabes et celle des francophones hors-Québec. D’abord, je n’ai pas l’impression qu’il y a de conflit entre les communautés sorabes et allemandes. Il n’y a pas cette rivalité qui existe au Canada entre francophones et anglophones. Ensuite, la diversité linguistique en Allemagne (la grande présence de spécificités régionales) permet aux Sorabes de faire partie de cette pluralité au lieu de créer une dichotomie linguistique.

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