Comment réussir son fricot (sans choisir entre la recette et les ingrédients) : réponse à Éric Forgues – Sébastien Lord-Émard

Je n’entrerai pas dans votre cœur pour limiter sa mémoire.
Je ne retiendrai pas votre bouche pour l’empêcher de s’ouvrir
sur le bleu de l’air et la soif de partir.

Je veux être pour vous la liberté
et le vent de la vie qui passe le seuil de toujours
avant que la nuit ne devienne introuvable

René Char («Marthe», dans Fureur et mystère)

Si Éric Forgues, dans un article publié récemment dans Astheure, s’inquiète du «bon-ententisme» de Matthieu Wade, moi je m’inquiète de lire un certain discours idéologique porté avec autant de conviction par un chercheur respecté. Spécifiquement, ce qui me rend mal à l’aise, c’est cette phrase : «En contexte minoritaire, nous savons que toute forme de bilinguisme individuel et institutionnel devient un terreau fertile pour l’assimilation». Non, M. Forgues, on ne le sait pas.

Vous pouvez considérer, en tant que spécialiste de la question, que vous possédez l’ensemble des informations pertinentes pour trancher. Moi je crois (notez la nuance) qu’il n’en est rien. Elle me semble contre-intuitive et contre-productive, cette phrase (cette idéologie). Elle me semble née d’un repli identitaire que dénoncent plusieurs jeunes de ma génération, en effet, mais aussi des gens plus expérimentés; et sur quelle(s) base(s) pouvons-nous la dénoncer?

Celle de l’Histoire, d’abord, qui nous enseigne que la résilience du peuple acadien s’est avérée, malgré toutes les tentatives, malgré toutes les prédictions, malgré les faits sociologiques irréfragables, malgré l’absence de loi sur l’égalité ou d’article 23, durant plus de deux siècles. (Il s’en est fallu de peu, et il est certes souhaitable de vouloir atteindre l’égalité réelle et de ne pas revenir en arrière; c’est pourquoi je salue avec respect votre travail, ainsi que celui de Me Michel Doucet et de tous nos cerbères politico-linguistiques, et c’est pourquoi je milite à la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB) également).

Celle de l’expérience, ensuite, qui nous démontre qu’au quotidien qu’on peut effectivement maîtriser deux, trois, huit langues sans que cela ne mène inéluctablement à l’assimilation. Mon expérience m’enseigne que ce qui induit à l’assimilation, c’est entre autres la négativité et l’opprobre qui entourent certaines pratiques linguistiques perçues comme néfastes. L’insécurité linguistique et le mépris, voilà les deux écueils sur lesquels l’usage du français acadien risque de s’échouer pour bien des locuteurs : quand on craint de s’exprimer, et quand on se fait reprocher de le faire (mal). À force de condamner ses semblables, on se retrouve souvent bien seul sur son esquif…

On croit par exemple que le chiac est une menace, alors que c’est plutôt une solution pratique pour certains, un jeu linguistique pour d’autres, et un phénomène contre-culturel jouissif quand il s’incarne dans des œuvres artistiques. On s’alarme d’être servi en anglais dans un dépanneur de Moncton, mais on ne s’émeut pas des résultats scolaires qui expliquent l’absence de choix (et d’avenir) pour les 62 % de la population aux prises avec de graves problèmes de littératie. On condamne sans réserve les jeunes qui se parlent en anglais dans les corridors de nos écoles, mais on devrait plutôt leur demander s’ils ont lu le dernier livre (fabuleux, mais je suis biaisé) de Denis M. Boucher ou écouté le dernier opus des Hay Babies.

Cette pente glissante de l’assimilation par contagion, c’est la même qui tente de faire peur au monde en insinuant que l’usage du cannabis mènerait directement à l’usage de l’héroïne; c’est la même qui insinue que si on accorde des droits égaux aux personnes LGBT, la prochaine étape sera la légalisation de la zoophilie et de l’inceste. Cette pente glissante est un sophisme. Ce qui est incorrect, c’est la conclusion. Ce qui est vrai, par contre, c’est que l’usage de plusieurs langues peut mener à des choix qui, au final, désavantagent l’identité acadienne… si elle se réduit à l’usage de la langue française, bien sûr (ce dont je doute fort), et si la langue française devient une pesante obligation sans joie.

Mais la militante Céleste Godin l’exprime mieux que moi, lorsqu’elle dit qu’on s’assimile (qu’on finit par ne plus s’exprimer dans la langue de Tonine et d’Hermé) parce qu’on ne nourrit pas, concrètement, notre francophonie : musique, cinéma, littérature, etc. On doit individuellement et collectivement se donner du contenu de qualité, pas juste se laisser pourrir par la pop culture américanisée. Par exemple, j’ai seulement appris l’existence du chanteur Bruno Mars cet été, et de Kim Kardashian l’an dernier, tout simplement parce que je n’ai pas le temps : il y a trop de bons artistes locaux, francophones et anglophones, à découvrir.

Je crois qu’à vouloir refermer les sociétés acadiennes sur elles-mêmes, en bâtissant un mur entre elles et les communautés anglophones environnantes, à la manière d’un Trump (ou comme le suggérait malicieusement l’écrivain québécois Jacques Ferron au début des années 70 : tenter de survivre en «retournant se cacher» derrière le lazaret de Tracadie, afin de «faire peur aux Anglais» pour qu’ils nous «laissent tranquilles»[1]), on se trompe royalement entre le fond et la forme.

Ce qui forme l’identité acadienne, ce sont des lois, des droits, des structures de gouvernance et des discursivités diverses; mais ce qui en compose le fond, le fondement réel et la chair vive, ce n’est pas l’article 23 (auquel fait référence M. Forgues pour parler de ma génération) : c’est le plaisir et la fierté d’être soi-même, en adéquation avec son passé, en harmonie avec l’Autre, en se projetant dans un futur riche et plein de promesses, projet à la fois individuel et collectif, avec des choix difficiles à faire, et même des compromis, parfois.

C’est toute la différence entre la forme d’une maison (sa silhouette ou son plan architectural) et ce qui en fait un foyer où il y fait bon vivre. Cette différence toute simple, c’est le fricot qui mijote sur le feu, prêt à être partagé, peu importe avec qui et dans quelle langue on le mange. La forme du fricot, c’est sa recette; mais le fond, ce sont ses ingrédients. Moi, qui ne suis pas sociologue, je veux continuer de le manger en français, mon fricot; ce qui ne m’empêche pas de l’offrir to my anglophone friends if they want some, with all my love and respect.

Car sur la porte de ma maison future, il est déjà écrit : Bienvenue. Welcome. Pjila’si. Nul ne saura me contraindre d’y abandonner mon appartenance joyeuse et amoureuse à l’Acadie – ni mon droit d’y accueillir mes ami.e.s dans la langue de leur choix. Vous y serez le bienvenue, M. Forgues, ainsi que M. Wade, pour y débattre d’idées en mangeant un fricot.

[1] Dans l’ouvrage Le contentieux de l’Acadie, VLB, 1991, qui collige différents textes de Jacques Ferron au sujet de l’Acadie.

À propos…

lord-emard-sebastien

Sébastien Lord-Émard a étudié en histoire et en philosophie. Passionné par les arts et par l’Acadie. À l’emploi des éditions Bouton d’or Acadie, Sébastien parcourt l’Est du Canada, de long en large, pour faire rayonner la littérature d’ici. Il publie de la poésie et des essais critiques dans différentes revues.

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7 réponses à “Comment réussir son fricot (sans choisir entre la recette et les ingrédients) : réponse à Éric Forgues – Sébastien Lord-Émard

  1. J’ai postulé trop rapidement que tous savent que le bilinguisme est un terreau fertile pour l’assimilation. Alors, peut-être une précision. Cette affirmation s’appuie sur la recherche et non sur un point de vue idéologique. Voici un extrait d’un article publié par Roger Bernard en 1997 « Dans un contexte minoritaire à faible vitalité ethnolinguistique, le bilinguisme prend souvent des tendances soustractives, c’est-à-dire que les contacts avec la langue seconde (L2) entraînent des pertes de connaissances et de compétences dans la langue première (L1). » Article que je vous invite à lire ici http://www.erudit.org/revue/rse/1997/v23/n3/031949ar.pdf
    En parlant de terreau fertile, je ne veux pas dire que le bilinguisme est en soi un signe d’assimilation, mais qu’il a des chances de l’être, chances qui augmentent en contexte minoritaire. Pour que le bilinguisme devienne additif (c’est-à-dire que l’acquisition de la langue seconde n’entraîne pas la perte de la première langue), des conditions doivent être réunies. Autre extrait : « Plus la vitalité ethnolinguistique de la communauté minoritaire est faible, plus le milieu familial et le milieu scolaire doivent favoriser l’usage du français pour pallier les faibles ressources françaises du réseau individuel de contacts linguistiques. »
    Les chercheurs Rodrigue Landry et Réal Allard parlent de « naïveté sociale » lorsque les individus ne sont pas conscients des conséquences sociales de leurs choix linguistiques individuels et ignorent les effets à long terme d’un faible usage de leur langue.
    Promouvoir l’usage de la langue française et défendre les droits linguistiques ne conduit pas, de mon point de vue, au repli identitaire, mais à une ouverture vécue dans l’égalité.
    Enfin, s’il est vrai que l’identité bilingue est dominante chez la jeune génération (les données semblent le montrer) et qu’elle traduit un manque d’adhésion des plus jeunes à l’identité française et à une remise en cause du projet collectif acadien, c’est un des objectifs fondamentaux des écoles francophones qui n’est pas atteint. Une réflexion sérieuse doit se faire collectivement sur les effets de cette identité bilingue sur l’engagement linguistique des plus jeunes.

    • Bonjour M. Forgues! Merci infiniment pour ces précisions! J’ai presque regretté d’avoir utilisé le terme d’idéologie à votre endroit, parce que le mot est trop fort, et si je l’ai employé, c’est que d’autres que vous, que je sais moins informés, semblent vouloir attiser les tensions linguistiques en rejettant l’anglophonie en bloc (et l’inverse, évidemment, est vrai aussi, avec ces anglos frustrés de l’ARANB…).

      Ma pensée, sur ce vaste sujet, n’est pas arrêtée, et je continue à réfléchir à tout ça avec grand intérêt. N’empêche que je sens qu’il y a encore des divergences assez notables dans nos discours en Acadie sur la question pour que la « chicane pogne », parfois… Ce n’était pas du tout mon intention, et je crois que j’ai quand même apporté une toute petite parcelle de point de vue, partagé par d’autres, qui peut alimenter la discussion sur le sujet.

      Merci encore pour les informations! Et merci pour votre travail.
      Je salue aussi Matthieu Wade, car vous m’avez tous les deux inspiré à réfléchir et à m’exprimer sur quelque chose qui me tient à coeur.

    • En relisant votre commentaire, je trouve ça extrêmement intéressant, et je vais pour sûr aller lire le lien que vous m’avez indiqué. Merci!
      Et oui, je crois qu’il y a (encore) place à réfléchir collectivement sur la constuction identitaire, le bilinguisme et j’ajouterai l’insécurité linguistique ainsi que le projet sociétal de l’Acadie dans toutes ses composantes, pas seulement linguistiques.

  2. Comment puis-je être d’accord avec les propos de Sébastien et Éric, alors qu’ils semblent penser qu’ils se contredisent (et se tombent sur les nerfs, il semble) ? Je pense que ça veut dire qu’il faut pousser la discussion (et se calmer les nerfs)

    • Votre commentaire m’attriste un peu, Mme Melanson. Je regrette que vous pensiez que ce soit le cas. En tout cas, je n’avais aucune animosité en écrivant ça. Je suis convaincu que M. Forgues (et M. Wade) non plus, d’ailleurs. Nous sommes des êtres aussi émotifs que nous pouvons être rationnels, et pourtant, quand on prend la parole publiquement (durant la crise à la SANB, par exemple, les interventions publiques étaient trop souvent disgracieuses), les opinions peuvent devenir des règlements de compte et des attaques ad hominem. Ça me rend de plus en plus mal à l’aise, en vieillissant… J’ai déjà été cavalier par le passé, et je le regrette encore.
      Je croyais avoir utilisé, au meilleur de mes capacités, un ton civil et raisonnable. Je ne suis pas un universitaire, alors j’ai peut-être de la misère à contrôler la portée des mots. Je suis passionné, pour sûr. En tout cas, j’apprécie beaucoup vous lire et je vous remercie pour votre commentaire, même si j’en suis quelque peu peiné…
      Au plaisir de vous lire

      • J’aurais dû dire mon inquiétude plus doucement. Je voulais soulever le fait qu’il semblait y avoir des pointes visant les personnes, les générations etc, et pas seulement une discussion des idées. En tout cas, ça semble s’arranger.
        Merci

  3. Merci Éric et Sébastien de poursuivre la réflexion lancée par Mathieu Wade, propos qui m’avaient étonné. Parce que, que ce soit au niveau des réclamations des personnes âgées, en résidence comme en Foyers de soins, par exemple, comme pour les artistes qui réclament une loi sur le statut de l’artiste, comme pour les maisons d’édition – Marguerite Maillet qui réclamaient il n’y a pas très longtemps, une loi pour faciliter la diffusion des livres de langue française – comme dans tous les domaines de notre vie quotidienne, si nous abondonnions notre militantisme en faveur de lois sur nos droits linguistiques et culturels, que nous resterait-il comme moyens pour assurer notre construction identitaire? D’autre part, relativement à l’identification « bilingue » d’une personne ou d’une maison…si je suis invité à une maison ou à un chalet qui est identifié par un panneau d’accueil bilingue, comment puis-je savoir si je suis chez un francophone ou un anglophone…existe-t-il une loi qui dit que le premier mot – Bienvenue ou Welcome – est le caractère identitaire de la personne? Peux-être devrions-nous militer pour faire adopter une loi à cet effet par les législateurs?

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