Tragique héroïne – Rameeshay Mubasher

Jacquot, Martine L. Au gré du vent, Tracadie-Sheila, Éditions La Grande Marée, 2015, 354 p.

Au gré du vent, le dernier roman de Martine L. Jacquot, est comme une lettre d’amour à l’Acadie. Jacquot, écrivaine prolifique d’origine française qui habite en Nouvelle-Écosse, parsème sa lettre de tragédies et de deuils, décrivant ainsi l’histoire tumultueuse de l’Acadie et remettant en question l’avenir de cette région culturellement riche et dynamique dans un océan anglophone.

Au gré du vent

Crédit photo : La Grande Marée.

Au premier abord, Au gré du vent est l’histoire d’Adèle Amirault, une jeune femme acadienne qui, dans la première partie du roman («Sorcière du vent»), vit avec sa mère à Pubnico-Ouest, un petit village en bord de mer dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, à la fin du XIXe siècle. Rêveuse et romantique, la fille de dix-neuf ans attend l’arrivée de «celui qui un jour viendra et [l]’emportera» (p. 27). Contrairement aux autres jeunes de Pubnico-Ouest, Adèle aime la solitude; elle va souvent à l’extérieur de sa maison «pour penser, pour rêver, pour reconquérir son espace, sentir la terre tourner» (p. 80). À travers les yeux de sa jeune héroïne, Jacquot brosse de manière vivante la beauté pure et intacte du paysage acadien, ainsi que des coutumes et des traditions d’un village acadien, ce qui permet au lecteur de bien apprécier la vie quotidienne en Acadie au XIXe siècle. La vie paisible d’Adèle est bouleversée lorsqu’elle apprend que son premier amour, Louis le pêcheur, ne reviendra pas pour l’épouser après son voyage aux États-Unis. Accablée de chagrin et enceinte de son premier enfant, Adèle quitte son village natal pour s’installer à Halifax avec Mathurine, sa meilleure amie.

La deuxième partie du roman («Aux quatre vents») suit la transformation d’Adèle d’une fille idéaliste en une femme courageuse. «C’est peut-être la révolte devant le malheur des autres, plus grand que le mien, qui m’a redonné du courage», songe-t-elle (p. 143). Adèle devient ainsi une sorte d’agent de changement dans la société canadienne en écrivant pour un journal anglophone sous le pseudonyme de Robert Macdonald. La plume d’Adèle souligne des enjeux sociaux comme la pauvreté, l’émancipation des femmes et la domination du Canada anglophone sur la culture acadienne. La question de la langue occupe une position assez importante dans la conscience sociale d’Adèle qui devient aussi une fervente défenseure de l’enseignement de français dans les écoles acadiennes. De cette façon, le personnage d’Adèle représente un symbole de progrès social pour les Acadiens.

Néanmoins, le succès d’Adèle comme la voix de raison de son peuple ne dure pas longtemps. Sa vie prend encore un mauvais tournant quand elle se rend compte qu’elle ne peut pas être avec son nouveau compagnon, un médecin de la haute bourgeoisie, à cause des contraintes sociales. Ainsi, dans la troisième partie («Contre vents et marées»), Adèle se trouve en exil et en deuil. Parfois, l’histoire de cette héroïne semble cruellement et excessivement tragique. Il aurait été intéressant que Jacquot développe plus profondément le personnage d’Adèle comme une force positive de changement qui guide son peuple au lieu de la dépeindre comme une victime de malchance qui souffre toujours. La vie malheureuse d’Adèle évoque l’histoire douloureuse de l’Acadie, elle-même marquée par de tristes évènements, tels que la Déportation des Acadiens dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. L’exil et la perte semblent assombrir non seulement la vie d’Adèle, mais aussi l’avenir de toute l’Acadie.

Dans ce nouveau roman, Jacquot a créé une héroïne qui incarne des valeurs, telles que la justice, l’intégrité, l’innovation et le patriotisme, qui sont sans doute indispensables pour bâtir une Acadie forte et indépendante au sein du Canada anglophone. Le fait qu’Adèle se noie si souvent sous la tragédie souligne la difficulté d’atteindre ce but.

À propos…

Rameeshay Mubasher

Rameeshay Mubasher est étudiante de médecine à l’Université de Toronto (en Ontario). Passionnée par la langue française et la littérature canadienne-française, elle détient une maîtrise en littérature française à l’Université McMaster dans le cadre de laquelle elle a étudié la littérature autochtone du Canada. Son rêve est de servir les communautés francophones du Canada en tant que professionnelle de la santé. Elle aime jouer de la guitare et regarder des films d’horreur.

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