Le conte de deux musiques…et plus encore – Clint Bruce

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Les articles de La Filière Louisiane sont publiés grâce à un partenariat entre Astheure et Les Carnets Nord/Sud, blogue de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) de l’Université Sainte-Anne. Cette série vise à faire mieux connaître les enjeux culturels de la Louisiane francophone et à favoriser le dialogue entre Acadiens et Louisianais.

Comeau, Paul Émile. Acadian Driftwood: The Roots of Acadian and Cajun Music, Fox Music Book, 2014, 348 p.

Pourquoi y a-t-il si peu d’ouvrages consacrés à la musique acadienne contemporaine ? Certes, les anthologies à l’usage des musiciens ne font guère défaut depuis les recueils des Chants d’Acadie, à partir des années 1940 ; plus récemment, quelques livres ont traité de formations musicales particulières, à l’instar de L’épopée 1755 (2002) de Robert Duguay. Il n’existe pas, en revanche, de survol ou de présentation de synthèse de ce qui peut s’appeler «la musique acadienne». C’est cette lacune que vient combler Acadian Driftwood: The Roots of Acadian and Cajun Music, paru en 2014 (en anglais), de Paul-Émile Comeau.

Dans cet ambitieux ouvrage de référence, l’auteur s’est lancé le défi de proposer «un manuel d’initiation à deux genres, l’un possédant un son très distinct et un vaste public, l’autre rassemblant des styles intrinsèquement disparates et étant pratiquement inconnu ailleurs dans le monde» (p. 3 ; ma traduction). L’asymétrie vaut également pour l’état de la réflexion sur ces «genres», car les musiques louisianaises, limitées ici aux courants cadiens et zydecos, peuvent, contrairement au cas de l’Acadie, se vanter d’une très abondante bibliographie. Le pari est en majeure partie gagné : bien que Acadian Driftwood ne se prête pas forcément à la lecture linéaire, on s’endormira bien moins ignorant, l’ayant comme livre de chevet.

Les auditeurs d’ICI Radio-Canada et de la CBC connaissent probablement la voix de Paul-Émile Comeau, qui a animé des chroniques dans les deux langues. Son nom ne sera pas étranger non plus à des lectrices et lecteurs de magazines comme Dirty Linen, RootsWorld, voire de Rolling Stone où il a signé ses premiers textes dans les années 1970, ou encore du site web Global Rhythm. Originaire de Clare, en Nouvelle-Écosse, où il habite aujourd’hui, Comeau était en lice pour le prix de «personnalité médiatique de l’année» aux ECMA de cette année (honneur remporté par le journaliste Ryan McNutt). Les mélomanes de la Baie Sainte-Marie lui savent gré d’avoir fondé Les Productions Le Moulin, dont les spectacles contribuent de manière sensible à la diversité du paysage musical de la région. Somme toute, on dirait presque qu’un livre de ce type, sorti du cerveau et des mains de ce critique aux connaissances encyclopédiques, nous était dû.

Or, pour la petite histoire : Comeau m’a dit que Acadian Driftwood fut à l’origine une commande de la part de la Fox Music Books/Quarry Press. D’où le choix de l’anglais, d’une part, et l’étendue du sujet, d’autre part.

Acadian Driftwood

Justement, l’un des fils conducteurs de l’ouvrage concerne la définition même de musique ou de chanson acadienne – et il n’y a pas que la dimension louisianaise qui fasse poser la question. Force est aussi de compter avec des chansons au sujet de l’Acadie, comme celle d’où provient le titre : «Acadian Driftwood», composition de Robbie Robertson enregistrée par le group rock The Band en 1975, pour son album Northern Lights – Southern Cross, «probablement la chanson la plus populaire sur l’histoire acadienne» (p. 8). En nous la faisant (re)découvrir en tant que «chanson acadienne» dans les premières pages, tout se passe comme s’il s’agissait de nous mettre en garde contre nos présupposés, que l’on soit Acadien-ne de toujours ou simple curieux-se d’ailleurs.

La portée principale d’Acadian Driftwood consiste toutefois à mettre en lumière «un lien entre la musique des Cadiens de l’Acadiana[1] et celle de leurs cousins d’Acadie», afin de «complémenter d’autres efforts […] visant à construire un pont plus solide entre ces cultures éloignées mais apparentées» (p. 11). L’organisation de l’ouvrage va dans ce sens. La première partie, courte, donne un aperçu des deux peuples, en présentant à la fois la Déportation et des chansons y faisant allusion. Les deuxième et troisième parties, consacrées à la musique acadienne puis cadienne, sont composées de nombreux petits chapitres touchant à divers aspects du phénomène, y compris des thèmes dominants, l’évolution des styles ou encore l’industrie du disque. Une place considérable est réservée à des palmarès d’artistes, non classés, accompagnés de notices : «CHARTS: Top 50 Acadian Acts» (pp. 100-127) et «CHARTS: Top 100 Cajun Acts» (pp. 177-255).

Qu’est-ce qu’on y apprend ? Prenons un échantillon, en l’occurrence la notice d’une page consacrée au Louisianais Belton Richard (pp. 234-235), géant de la musique cadienne, mais peu connu en Acadie. Nous lisons que le style de ce chanteur, accordéoniste et compositeur, que nous pouvons aujourd’hui juger passablement typique («mainstream»), comportait une grande part d’innovation dans le contexte des années 1950 : à l’ère du rock ‘n’ roll, des sonorités modernes naissaient en français louisianais. Comeau nous énumère quelques titres à retenir – dont «Un autre soir d’ennui», que j’ai moi-même fait jouer dans plus d’un jukebox… – tout en signalant les honneurs dont Richard a été comblé. Il n’y a ni discographie ni extraits de paroles; on en trouve beaucoup, pourtant, dans Acadian Driftwood.

À côté de ses qualités d’ouvrage de référence, le livre de Comeau soulève des points de comparaison assez saisissants à l’égard des deux cultures. Certaines remarques, j’avoue, m’ont paru cocasses : par exemple, lorsqu’il dresse un contraste entre le caractère masculin des noms de musiciens acadiens (hommes) par rapport à la résonance féminine des prénoms de beaucoup de Louisianais (Sady Courville, Shirley Bergeron, Courtney Granger…). Mais cela veut aussi dire que le texte peut amuser. D’autres prêtent à discussion : son observation à propos de l’indifférence des Acadiens pour la musique cadienne (p. 36) cadre très peu avec mon expérience à la Baie Sainte-Marie, où l’engouement pour les sons sautillants du Sud peut prendre des dimensions surprenantes.

Or, c’est dans les ultimes chapitres («Acadian and Cajun Relationships» et «Rapproachments») que Comeau se permet d’interroger les fondements mêmes des rapports diasporiques. Ce sont des choses qui tombent peut-être sous le sens, qui se disent aussi, mais qui sont peu abordés de manière formelle, même si la viabilité d’une appartenance commune peut en dépendre : le conservatisme politique des Blancs louisianais, la religiosité sudiste vis-à-vis de la mentalité de plus en plus laïque des Canadiens, le racisme, etc. Ici, le critique de musique s’arme de sa plume d’essayiste.

J’allais oublier : publié il y a deux ans, Acadian Driftwood était – est encore – d’une actualité à toute épreuve. La saga française de Caroline Savoie y est racontée, de même que le retour à des paroles françaises chez Joël Sonnier (The Legacy, 2013).

Peut-on en espérer une traduction française ? Paul-Émile Comeau envisage plutôt, m’a-t-il confirmé dans un courriel récent, un livre en français sur le même thème, mais ayant une visée plus restreinte. C’est à souhaiter.

[1] La désignation Acadiana renvoie à un territoire recouvrant 22 paroisses, ou comtés, du sud de la Louisiane, devenu «région culturelle» en vertu d’une loi de 1971.

À propos…

Clint BruceNatif du nord de la Louisiane, Clint Bruce est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études acadiennes et transnationales (CRÉAcT) à l’Université Sainte-Anne, où il est également directeur intérimaire du Centre acadien et professeur au Département des sciences humaines. Tout en chérissant son splendide coin d’Acadie, il retourne en Louisiane le plus souvent possible.

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