Les difficultés de la fiction-documentaire Le berceau des anges – David Décarie

Trogi, Ricardo [réalisateur] et Jacques Savoie [scénariste]. Le berceau des anges, Montréal, Avanti Ciné Vidéo / Séries+, 2015, 5 épisodes de 60 minutes. [Mini-série]

Réalisée par Ricardo Trogi et scénarisée par Jacques Savoie, la mini-série Le berceau des anges porte sur un sujet québécois[1] important et trop peu abordé, celui du traitement réservé aux mères célibataires et de l’ignoble commerce de leurs enfants avant la Révolution tranquille. Saisit-on bien, même aujourd’hui, l’ampleur du phénomène ? De 1848 à 1948, 40 000 mères célibataires sont passées par le seul Hôpital de la Miséricorde de Montréal, fondé et dirigé par les Sœurs de Miséricorde. Toutes ces mères célibataires ont connu la honte, l’humiliation et le secret. Dans Le berceau des anges, Jacques Savoie choisit de croiser la fiction-documentaire avec une enquête policière en entremêlant, tout au long des cinq épisodes, l’histoire d’une jeune mère célibataire, Gabrielle Hébert, et celle d’un enquêteur, Edgar McCoy.

Crédit photo : Séries+.

Crédit photo : Séries+.

La jeune héroïne, Gabrielle, issue d’un milieu modeste, apprend au début de la série qu’elle est enceinte. Hélas, le père du prétendant s’oppose au mariage et la famille de la jeune fille la renie. N’ayant pas d’autre option, elle accepte de faire le voyage jusqu’à Montréal afin d’accoucher à l’hôpital La Rédemption. Son amoureux lui ayant promis de venir la rejoindre, elle lutte pour pouvoir garder son enfant mais finira par abdiquer.

Gabrielle Hébert constitue le portrait typique de ce qu’on appelait à l’époque la fille-mère[2]… Or les personnages typés sont rarement les plus réussis. Malgré des moments touchants (notamment avec sa voisine de lit à l’hôpital, Colette, qui deviendra sa grande amie), le scénario n’arrive jamais tout à fait à donner vie à Gabrielle. L’auteur évite cependant avec tact les pièges du mélodrame (que l’on retrouve dans trop de séries québécoises) et de l’anticléricalisme primaire. Ainsi, l’amoureux de Gabrielle, Étienne, n’est pas un simple « suborneur » et les sœurs de l’hôpital ne sont pas des bourreaux. Savoie présente ainsi un portrait nuancé des années cinquante, époque à cheval entre la Grande noirceur et la Révolution tranquille (et déjà scénarisée par Savoie dans la série Les Orphelins de Duplessis, en 1997).

L’autre versant de la série, l’enquête policière, porte sur un puissant réseau d’« usines à bébés » qui vendaient les enfants des mères célibataires à de riches familles juives américaines. L’histoire policière est également très sage et n’échappe à aucun des poncifs du genre : l’escouade spéciale fonctionnant en vase-clos, le patron-bourru-mais sympathique-aux-mains-liées-par-la-hiérarchie; les photos des suspects épinglés sur un tableau; le policier dont l’enquête est mêlée à sa vie personnelle. Le mélange des genres et des histoires, qui aurait pu insuffler du dynamisme à la série, ne prend jamais tout à fait et laisse l’œuvre en déficit d’identité. Le mélange nuit tout particulièrement au récit policier dont les personnages ne sont qu’esquissés. Ce fardeau narratif est d’autant plus pesant que, dans ce versant, l’histoire des enquêteurs alterne avec celle de la tenancière d’une usine à bébé, Sarah Weiman.

La réalisation de Ricardo Trogi est globalement assez réussie. Malgré quelques moments forts (les scènes se déroulant dans le dortoir ou dans la pouponnière par exemple), elle pèche toutefois, comme le scénario, par son absence d’audace et par son manque d’originalité. Pourtant connu pour son énergie et son humour, le réalisateur semble avoir eu quelques difficultés à s’approprier une histoire dont le ton et le sujet contrastent avec ses choix habituels. Trogi, dont les films 1981 et 1987 nous replongeaient avec brio dans une autre époque, semble un peu moins à l’aise avec les années cinquante : sa reconstitution, trop propre et rigide, a l’allure guindée des costumes des figurants de la série. La production, de plus, n’a pas toujours les moyens de ses ambitions (les scènes de gare, par exemple, sont un peu étriquées, pour ne pas dire cheap).

En revanche, Trogi a bien choisi et dirigé ses interprètes qui se tirent tous bien d’affaire. Les personnages principaux, Gabrielle Hébert et Edgar McCoy, sont joués un peu sagement mais avec beaucoup d’aplomb par Marianne Fortier et Sébastien Delorme. Les interprètes des personnages secondaires ont, de façon générale, très peu à se mettre sous la dent. Malgré cela, tous les comédiens relevant du récit de Gabrielle proposent des interprétations vivantes et hautes en couleur – Alexandrine Agostini (Sœur Marie-de-la-Sainte-Trinité), Gaston Lepage (Père Lefebvre), et tout particulièrement Marie-Ève Milot (Colette) – tandis que les collègues de l’enquêteur – Gildor Roy (Gilles Blanchard), Ève Duranceau (Denise Royer), Victoria Sánchez (Theresa Bagatta) – et son épouse – Isabelle Blais (Alice McCoy) – peinent à donner chair à des personnages qui ne sont guère plus qu’un nom. L’interprète de Sarah Weiman, Sandrine Bisson, vole la vedette avec son personnage de fripouille sympathique.

La série est accompagnée d’un documentaire, mis en ondes sur la chaîne Historia et portant le même titre (Le berceau des anges, le documentaire). Ce partage du titre illustre l’un des pièges du projet : l’enlisement de la fiction dans les histoires réelles qui l’ont inspirée. De nombreux dialogues explicatifs possèdent ainsi le caractère empesé d’une narration de documentaire. Il aurait fallu, pour incarner ce sujet dans une fiction, un angle d’attaque fort et original. Pensons au magistral retournement de l’histoire des Lavigueur opéré par Savoie dans sa mini-série Les Lavigueur, la vraie histoire.

La série complète est disponible sur le site de Séries+ (seriesplus.com) du 23 novembre au 6 décembre 2015 inclusivement.

[1] Il n’existe guère d’informations sur le sort réservé aux mères célibataires en Acadie. On peut toutefois imaginer une situation assez similaire à celle qui prévalait au Québec. Il est probable, du reste, que le Québec était une destination de choix pour les filles-mères qui désiraient accoucher loin de leur communauté d’origine.

[2] La transformation de la jeune fille en type est paradoxalement au centre de l’intrigue : on cherche en effet à lui imposer un nom d’emprunt, à lui prendre son enfant et à lui montrer qu’elle est comme les autres. L’héroïne finira par entrer dans le moule.

À propos…

David Décarie

David Décarie (Université de Moncton) est un spécialiste du roman français et québécois du XXe siècle. Parallèlement à ses travaux sur Céline (Metaphorai. Poétique des genres et des figures chez Céline, Nota bene, 2004), il s’est intéressé à l’œuvre de la romancière québécoise Germaine Guèvremont, qu’il a étudiée dans des articles et des communications. En collaboration avec Lori Saint-Martin (UQAM), il travaille à la publication des œuvres complètes de cette auteure qui comprendront de nombreux inédits. Tu seras journaliste et autres textes sur le journalisme, le premier volume de cette collection, est paru en 2013 aux Presses de l’Université de Montréal. Il fait de plus partie, depuis septembre 2005, de l’équipe de la série La vie littéraire au Québec, dans laquelle il est responsable du chapitre portant sur le roman. Il a de plus participé à la mise sur pied, en 2004, du Centre de recherche en édition critique, qui s’est donné comme tâche principale de publier les textes fondamentaux de la littérature acadienne et travaille, avec Benoit Doyon-Gosselin (Université de Moncton) à la publication d’une édition critique des Portes tournantes de Jacques Savoie. Il pratique également la création littéraire (Les dessous de Larry’s Launderette, La Bagnole, coll. « Parking », 2009) et collabore à la revue de création Ancrages.

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