D’une acadienne abâtardie à un québécois nombriliste – Marie-Hélène Haché

Afin de rendre hommage à un de mes blogueurs préférés, je commencerai ce texte ainsi :

Cher gars inculte qui pense que mon français est abâtardi,1

S’il est vrai qu’on pourrait publier Le grand livre de la rencontre entre les Québécois et les autres francophones, il ne faut pas généraliser comme les Pineault-Caron à l’Assemblée Nationale. Mais qu’en est-il de l’opinion générale? À défaut d’obtenir le oui au référendum sur l’État québécois, les partis souverainistes et indépendantistes devraient peut-être changer leur fusil d’épaule et faire un référendum sur le Rest Of Canada (ROC)!

En septembre dernier, on reprochait à Xavier Dolan d’avoir « acadianisé » les personnages de son film Mommy. Bien qu’à la lecture de cet article j’ai eu envie de m’arracher les cheveux, force est de reconnaître que nous, les Acadiens, sommes assez nombreux pour être comparés, remarqués et critiqués. « Privilège », entre guillemets, que d’autres minorités culturelles francophones n’ont pas. C’est le cas des Franco-Yukonnais.

Le droit civil a été rétabli au Bas-Canada (le Québec d’aujourd’hui) en 1774 par l’Acte de Québec et permit notamment aux habitants de se doter d’un certain nombre d’institutions reflétant leur langue et leur culture. Les dispositions qui protègent les droits linguistiques au sein de la Charte canadienne des Droits et Libertés (CCDL) est aux minorités linguistiques ce qu’a été l’Acte de Québec aux habitants du Bas-Canada.

C’est dans cette optique que la Commission scolaire francophone du Yukon a intenté une action en justice contre la Procureure générale du Yukon en vertu de l’article 23 de la Charte dans le but de permettre à un plus grand nombre d’étudiants de fréquenter les écoles franco-yukonaises. Plus précisément, on y conteste des dispositions législatives qui prescrivent les critères permettant à un enfant d’être comptabilisé en tant que francophone. C’est là le centre du litige. Pour bénéficier de la protection offerte par l’article 23, c’est-à-dire le droit de recevoir une éducation dans la langue de la minorité, il doit y avoir un nombre suffisant de bénéficiaires.

Supreme_Court_of_Canada,_Ottawa

D. Gordon E. Robertson (wiki)

Au Québec, des dispositions législatives similaires limitent le nombre d’ayants droit en imposant des critères précis pour recevoir une éducation dans la langue de la minorité. Or, le groupe linguistique minoritaire au Québec est constitué d’anglophones. C’est là où le bât blesse. Les Franco-québécois forment, au sein du Canada, une minorité au même titre que les Canadiens français; cependant, ils constituent une majorité au sein de leur province. De là vient la logique d’appuyer le gouvernement yukonnais et par le fait même, de se mettre à dos les communautés francophones minoritaires de partout au pays.

En réalité, ce que le Québec tente de faire, c’est ériger un rempart contre les Anglo-Québécois qui puisse lui éviter de se faire imposer de modifier les dispositions législatives qui encadrent l’accès à l’éducation dans la langue de la minorité. Pour ce faire, la Procureure générale du Québec, et plusieurs autres franco-québécois semblent croire que subjuguer les minorités francophones du Yukon, c’est un moindre mal. Je ne crois pas que le Québec s’oppose fondamentalement à tout ce qui se passe dans le ROC, ni que la Belle province n’a à cœur le français que sur son propre territoire. La preuve en est que, dans le dossier Caron, le Québec n’est pas intervenu à l’encontre des francophones hors Québec. Le face à face Québec/ROC est ancré dans des conflits politiques complexes (dont je ne traiterai pas ici) qui vont au-delà de la question linguistique (bien qu’elle y soit intrinsèquement reliée) et qui remontent loin en amont du rapatriement de la Constitution.

Si on aborde la question de façon plus globale et structurelle, le Québec a peur et gouverne par la peur. Autrement dit, à force d’être subjugué et mis de côté le Québec est devenu un « bully ». Il reste qu’au final, l’approche oppressive du Québec ne bénéficie à aucun francophone. Les Anglo-Québécois sont suffisamment nombreux pour justifier l’application de l’article 23 de la Charte alors qu’au Yukon le litige concerne des communautés qui peuvent difficilement rentabiliser les coûts des écoles francophones. Élargir l’accès à l’éducation dans la langue de la minorité au Yukon ne donnera pas corrélativement plus d’accès aux Anglo-Québécois. Si le Québec n’est pas une majorité, pourquoi qualifie-t-on le reste des francophones d’hors-Québec?

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’anglais au Québec ne sera jamais en si mauvais état que le français en Colombie-Britannique par exemple, et ce, grâce à l’appui de la majorité anglophone dans le ROC. Est-ce que laisser les Franco-Yukonais se faire assimiler demeure alors un moindre mal? Ce que le Québec (et les Franco-québécois) doit comprendre, c’est que le bilinguisme n’enlève rien à la majorité. Il aide simplement la minorité à se relever. Les francophones étant majoritaires au Québec, nulle atteinte ne sera portée à leur langue, leur culture et leurs racines et parallèlement, ce sont les tous les francophones qui ont profiteront. Après tout, les francophones du Canada représentent une minorité, dont le Québec fait partie.

Cher cave à qui j’espère avoir prouvé que mon français n’est pas abâtardi, autres individus de ta catégorie et cher État québécois, ne faites donc pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse. Votre comportement me rappelle celui d’un élève de la maternelle. Je me permets donc de vous rappeler les sages paroles de mon papa : tu ne te remonteras pas en callant les autres.

En tant qu’Acadienne perfectly bilingual faisant partie du Reste Des Francophones au sein du Rest of Canada, je réaffirme ma solidarité envers le peuple québécois que je continue de considérer comme une minorité culturelle et linguistique.

1La Gifle, paru dans le Devoir le 7 février 2015

 À propos…

Marie Hélène Haché

Citoyenne du monde aux racines acadiennes, Marie-Hélène Haché est bachelière en criminologie et sociologie, titulaire d’une licence en droit civil et bientôt d’un Juris Doctor. Elle compte pratiquer le droit au Nouveau-Brunswick. Quoique très pragmatique, elle prend plaisir à reconstruire le monde.

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4 réponses à “D’une acadienne abâtardie à un québécois nombriliste – Marie-Hélène Haché

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