Une œuvre aux multiples contours (2) – David Lonergan

Après Histoires, Espaces, Refrains et Mots (voir mon texte du 28 mai) voici Énigmes, Nostalgies, Émotions et Gestes : mois après mois depuis janvier Herménégilde Chiasson décline les recueils en les nommant d’après les lettres de son prénom. En tout il y aura douze recueils d’environ 46 pages qui composeront son Autoportrait (Éditions Prise de parole).

Énigmes pose des questions, parfois sans réponse. Parfois même, il nous suggère d’aller à la page 47 pour trouver la réponse. Or cette page — le recueil a 46 pages — est blanche : la réponse doit être ailleurs. Ou peut-être est-elle dans la méditation, dans la réflexion qui accompagne la lecture : « Le monde tout autour et nous qui ne voyons jamais rien» (p. 24).

Chiasson nous avait en quelque sorte prévenus : « Si seulement nous savions écouter; si seulement nous parvenions à comprendre » (p. 22). Toute la difficulté est là. De questions en rebus, de notations en commentaires, il explore son monde qui est aussi le nôtre. Celui qui nous entoure, mais aussi celui qui est en nous comme il l’écrit dans Nostalgies : « Mon désir [est] de configurer l’intérieur des rêves » (p. 24).

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Crédit photo : Rachelle Bergeron.

Nostalgies est le plus personnel des huit premiers recueils. Il y évoque des souvenirs de différentes époques de sa vie : enfance, séjours à Paris, relations personnelles, emplois qu’il rassemble sans ordre chronologique, comme autant de pièces d’un casse-tête qu’on étend avant de l’assembler. Chiasson construit ses récits autour d’une première image — une fenêtre, un chemin de terre, une table de cafétéria — et développe une anecdote qui mène à un thème et à une réflexion sur sa vie, la vie.

Les textes, comme tous ceux des autres recueils, s’éloignent à un moment donné du réalisme pour plonger dans cet intérieur le plus souvent insaisissable. Demeurent « ces moments calculés, précis, incrustés dans la mémoire, et qui refont surface dans une sorte de magma dont on essaie en vain de se déprendre » (p. 27) écrit-il dans Gestes. On y retrouve la même douceur d’écriture que dans Brunantes qui s’inspirait également de sa vie personnelle.

Même quand il choisit de raconter ce qu’il voit, comme dans les courts textes de Gestes qui tiennent dans une demie-page où tout naît d’un geste, d’un mouvement, c’est à partir de sa vision que s’imagine le texte qui vient appuyer, enrichir, mettre en doute la photographie qui occupe le bas de la page. Un peu comme si tout n’était qu’un rêve et qu’« au réveil, il ne vous reste plus que des mots pour fixer quelques indices et vous reconfirmer l’idée trop vague d’une sensation dont la raison continue de vous échapper » (p. 17).

Émotions explore cette idée en tablant sur deux formes opposées. Des récits sous forme de journal qui ont d’une à sept pages et qui sont séparés par des poèmes qui n’ont qu’une page. Les poèmes sont un collage d’images d’un vers qui commente le mot qui les présente. Ainsi « du temps » introduit « le son de sa voix estompé dans les méandres du souvenir » (p. 30) ou encore « de l’inconnu » : « comme cette île scintillante sous des étoiles tremblantes » (p. 36).

On a l’impression de lire une somme et non pas des recueils isolés les uns des autres par leur forme. D’un mois à l’autre, Chiasson tisse avec une langue riche et musicale un portrait de la façon dont il se perçoit et dont il perçoit le monde. Il ne peut nier son angoisse, son inquiétude face à l’avenir de sa « tribu », mais aussi du monde en son entier, ses espoirs en cette Acadie qu’il rêve, mais qui semble toujours lui échapper et qui lui rappelle la leçon qu’il tire d’Oncle Vania de Tchekhov : « le courage, la générosité et la patience » (37). Ces trois qualités qu’il poursuit et qui alimentent sa réflexion et ses actions.

  • Chiasson, Herménégilde. Énigmes, Sudbury, Prise de parole, 2014, 46 p.
  • Chiasson, Herménégilde. Nostalgies, Sudbury, Prise de parole, 2014, 45 p.
  • Chiasson, Herménégilde. Émotions, Sudbury, Prise de parole, 2014, 47 p.
  • Chiasson, Herménégilde. Geste, Sudbury, Prise de parole, 2014, 45 p.

À propos…

David Lonergan2David Lonergan est Québécois de naissance et vit en Acadie depuis 1994. Il a travaillé dans divers domaines : théâtre, journalisme (écrit, radio, télévision), enseignement (au secondaire puis à l’universitaire). Il a publié plusieurs livres dont plus récemment aux Éditions Prise de parole, Paroles d’Acadie : anthologie de la littérature acadienne 1958-2009 (2010) et Acadie 72 : naissance de la modernité acadienne (2013).

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