D’un blind spot à plusieurs idées reçues : retours sur l’absence de critique artistique en Acadie – Ariane Brun del Re et Pénélope Cormier

« Il n’y a pas de critique artistique en Acadie. » Faute d’espace où en faire ?

L’automne dernier, le journal L’Acadie Nouvelle coupait définitivement de ses pages la critique artistique « Tintamarre », tenue par David Lonergan depuis 1994. L’annonce de la fin de cette chronique a entraîné de vives réactions concernant l’absence de critique en Acadie. N’oublions pas que, pendant ce temps, la revue franco-canadienne Liaison continuait à accorder une large place aux critiques des arts acadiens, comme elle le fait depuis 2005. Des revues et journaux québécois, notamment Nuit blanche et Lettres québécoises, font aussi régulièrement paraître des critiques d’œuvres littéraires acadiennes, tout comme les revues universitaires. Disons-le une fois pour toutes : la critique de la littérature acadienne se porte plutôt bien. Cela dit, s’il y a de plus en plus de critiques sur le théâtre ou la chanson, il manque toujours d’espaces médiatiques pour parler d’autres disciplines artistiques, comme les arts visuels, la musique instrumentale ou la danse.

« Il n’y a pas de critique artistique en Acadie. » Faute de volontaires pour en faire ?

Qu’est-ce qui vient en premier, la poule ou l’œuf ? S’il n’y a pas d’espace prévu pour la critique, il n’y a aura pas de volontaires pour en écrire. S’il n’y a pas de volontaires, il n’y aura pas d’espace. L’impasse est moins criante en littérature, discipline qui compte justement le plus de critique ‒ et de critiques. Le cursus universitaire y est peut-être pour quelque chose : les programmes de littérature sont axés sur la lecture, l’analyse et l’écriture. Il en va autrement pour les autres disciplines dont la formation est surtout (mais jamais exclusivement) pratique. Le manque d’espace critique n’en est alors que plus ressenti : si on ne peut pas lire de critique, comment savoir si on veut en écrire, comment apprendre à en écrire ?

On entend aussi dire, de façon persistante, que les gens intéressés à faire de la critique n’osent pas se lancer parce que le milieu et les artistes ne seraient pas prêts à la recevoir. Disons-le une fois pour toutes : c’est faux. Celles et ceux qui font de la critique artistique le savent et le disent : leurs textes sont bien reçus. Sauf exception, peut-être, mais l’exception ne justifie pas le mythe.

« Il n’y a pas de critique artistique en Acadie. » Faute d’œuvres conséquentes ?

Voilà en tout cas l’hypothèse de Mathieu Wade dans son article « Blind spot de la littérature acadienne »: « C’est que depuis un bon bout de temps, l’essentiel de la production littéraire acadienne est insipide (lire individualiste, égotiste, narcissique, nombriliste, existentialiste, adolescente). Elle ne bouscule rien. Elle ne revendique rien. Elle ne nous apprend rien ». Plus loin, il ajoute : « L’art n’a pas à accomplir un rôle social, n’a pas à être ouvertement politique, mais lorsqu’il se retire du monde pour ne parler que de l’individu désaffilié et de ses angoisses existentielles, lorsqu’il ne bouscule pas notre rapport à nous-mêmes, à nos préjugés, à la société que nous habitons, qu’on ne s’étonne pas qu’il ne suscite pas de critique… »

En fait, la grosse partie de la production artistique actuelle en Acadie cherche plutôt une conciliation entre le travail esthétique (qui reste la première job de l’artiste, comme le reconnaît Wade), ou encore, les thèmes décontextualisés (dits « individualistes » ou « universels »), et la situation acadienne. Très rares sont les productions artistiques acadiennes dans lesquelles l’Acadie n’est pas, explicitement ou implicitement, de près ou de loin, une référence. D’un autre côté, la recherche esthétique (sur les formes, les techniques, les matériaux, les langues, le style, etc.) ne participe-t-elle pas aussi de l’expérience acadienne ? Les enjeux individuels, même les plus intimes, et les enjeux universels, ne sont-ils pas aussi pertinents pour l’Acadie ? Enfin – last but not least ! –, la critique n’est-elle pas, justement, ce qui permet de situer et de mesurer l’intérêt, les intérêts, ou même le non-intérêt, des œuvres d’art ?

 

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« Il n’y a pas de critique artistique en Acadie. » Faute de lecteurs ?

C’est la raison donnée par la direction de L’Acadie Nouvelle pour la coupure de « Tintamarre » : selon un sondage, la chronique n’intéressait que 11 % des lecteurs réguliers et 25 % des lecteurs occasionnels, ce qui n’était pas jugé suffisant par le journal (courriel de Jean Saint-Cyr à David Lonergan, 26 août 2013). Soulignons que ces chiffres sont loin d’être désastreux, et feraient saliver bien des animateurs d’espaces similaires dans des contextes pourtant mieux pourvus (lire : au Québec). Par ailleurs, comme cela a été dit maintes fois depuis un an, ce genre de calcul myope ne rend pas justice à l’importance réelle d’une chronique telle que « Tintamarre ». Mais admettons que ce serait un beau défi à relever, pour une critique artistique, que de se démocratiser davantage afin d’intéresser un plus grand nombre de lecteurs. Et pareillement, pour les lecteurs acadiens, que de s’engager davantage dans l’appui aux espaces qui existent. Mentionnons, à cet égard, que la revue Liaison ne compte que 8 % de ses abonnés en Acadie, contre 55 % en Ontario et 30 % au Québec (revue Liaison, « Trousse publicitaire 2014 »). Comment expliquer cette faible proportion de lecteurs acadiens chez Liaison, alors que, chaque fois que les espaces critiques sont menacés en Acadie, on affirme haut et fort tenir à la critique artistique ?

Astheure, il y a un nouvel espace critique en Acadie.

Le bilan de la critique artistique en Acadie n’est pas aussi noir qu’on le pense, même s’il y a encore des lacunes. Afin de diversifier le paysage de la critique, le webzine Astheure était activement à la recherche d’auteurs pour faire paraître des critiques artistiques ponctuelles sur sa plateforme, et ce, avant même la disparition de « Tintamarre ». Nous avons maintenant le plaisir d’annoncer le lancement d’un nouvel espace médiatique qui rassemblera des collaborateurs aux horizons divers, de manière à suivre l’actualité culturelle acadienne sous toutes ses facettes : théâtre, cinéma, photographie, peinture, etc. Cet espace critique est en construction. Un groupe de collaborateurs est déjà à l’œuvre pour publier des critiques dans les semaines à venir, et d’autres s’ajouteront au fil des mois. Pour toute information, veuillez communiquer avec nous à astheure.critique@gmail.com.

À propos… 

 Ariane Brun del Re

Ariane Brun (del Ariane Brun del ReRe) est doctorante au Département de français de l’Université d’Ottawa où elle prépare une thèse sur la littérature franco-canadienne. Il lui arrive de faire semblant d’être Acadienne (même si en réalité, elle est originaire d’Ottawa). Elle aime les Hay babies, les bonbons sûrs et les bottes de pluie.

Pénélope Cormier

Professeure de lPénélope Cormierittérature à l’Université de Moncton, campus d’Edmundston, Pénélope Cormier s’intéresse aux arts et aux littératures franco-canadiens, et en particulier aux liens entre le discours identitaire et l’expérimentation formelle dans les productions artistiques. Originaire de Moncton, et à moitié Franco-Ontarienne, elle s’est aussi auto-proclamé Brayonne d’adoption. Pour le prouver, elle sillonne les lacs et les rivières du Madawaska dans son super kayak pliable.

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6 réponses à “D’un blind spot à plusieurs idées reçues : retours sur l’absence de critique artistique en Acadie – Ariane Brun del Re et Pénélope Cormier

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