La culture du viol : ça veut dire quoi? – Isabelle Leblanc

On voit souvent passer sous nos yeux les mots « rape culture » que nous traduisons en français par « culture du viol ». Mais qu’entendons-nous par cela? Ce sont les féministes américaines qui ont commencé à utiliser ce terme dans les années 1970 pour décrire le blâme que plaçait la société sur les survivantes d’agression sexuelle et pour nommer le phénomène de la normalisation de la violence sexuelle envers les femmes. Dans la culture du viol, les femmes comme les hommes viennent à considérer la violence sexuelle comme étant normale et faisant partie de l’inévitabilité de la vie. Ce que les mouvements féministes cherchent à faire c’est de transformer ces valeurs et ces attitudes afin que les blagues sur le viol, la musique sexiste, les discours teintés de misogynie et la coercition sexuelle ne soient pas des réalités « inévitables ». C’est de faire comprendre aux gens qu’il est possible d’agir de manière à contrer cette culture.

Mais plus concrètement, ça ressemble à quoi la culture du viol? Avec deux cas récents à l’Université d’Ottawa il est possible de se tourner vers ces exemples pour illustrer les formes que peut prendre cette culture :

(1)- Dans le premier cas, il y a eu les remarques sexuelles faites par des représentants étudiants dans un échange privé où, Anne Marie Roy, la présidente de la fédération étudiante de l’Université d’Ottawa, s’est trouvée la cible d’une violence symbolique. En effet, les représentants en question ont parlé de « la punir avec leur organe sexuel » tout en décrivant d’autres actes sexuels qui ne faisaient que la positionner en tant qu’objet de domination. Il s’agit là d’un cas d’échange discursif où se négocie la domination masculine à travers un discours de violence sexuelle. Le corps de la femme est construit dans ce discours comme le site de punition où l’arme est l’organe sexuel mâle. Les représentants s’inscrivent dans une logique de « correction » ou de « punition » du corps féminin qui est, rappelons-le, dans une position de pouvoir par rapport à eux. Peut-on parler de mépris? En tout cas, en lisant l’échange, on ne peut pas rester indifférent au caractère agressif et violent de l’affaire.

(2)- Dans le second exemple, il s’agit d’allégations contre des joueurs de hockey de l’Université d’Ottawa que l’on soupçonne d’avoir participé à une agression sexuelle collective contre une femme lors de leur passage à Thunder Bay. Les allégations ont mené à la suspension du programme de hockey masculin par l’Université d’Ottawa. Ces deux cas ont fait les manchettes fin février/début mars 2014.

Ainsi, l’on arrive à constater que la notion de culture du viol a encore un sens aujourd’hui. Pourquoi? N’avons-nous fait aucun progrès depuis les années 1970? J’en sais rien, mais je sais qu’on témoigne actuellement d’une normalisation extrême de la violence sexuelle dans notre société au point où les jeunes femmes ne savent pas toujours où se trouve la frontière entre l’acte sexuel et le viol. Pour éviter le viol, on dit aux femmes de dire non. Mais dire non à quoi au juste?

Je vous rappelle du succès mondial qu’a eu l’ouvrage Fifty Shades of Grey dans lequel un homme d’affaires développe une « relation » avec une jeune femme en lui faisant signer un contrat sexuel. Dans la narration, la femme est complètement consentante à la domination sexuelle et plusieurs femmes ont, par la suite, voulu revendiquer une domination sexuelle du même ordre. Sauf qu’en réalité, c’est plus complexe. Les frontières entre la domination consentante et le viol ne sont pas toujours claires. Et en réaction à ce succès littéraire, il faut se demander si l’esclavage sexuel c’est vraiment plus sexy que la souveraineté qui revient à la femme sur son propre corps. Est-ce que des ouvrages comme Fifty Shades of Grey alimente la culture du viol?

Ce qui m’inquiète particulièrement dans ce type de normalisation de la domination sexuelle c’est que les femmes elles-mêmes viennent à croire qu’elles devraient aimer certaines formes de violence. Et parfois elles ne savent plus si dire oui à certaines formes de violence fait en sorte qu’elles ne peuvent pas dire non à d’autres. C’est parfois extrêmement brouillé.

C’est pourquoi dire non à une agression sexuelle ne se réduit pas seulement à la responsabilité de la femme, c’est aussi à la société qu’incombe la responsabilité de dire non à la reproduction de la culture du viol tout entière (depuis le discours de la femme comme objet à dominer jusqu’à l’acte de l’agression sexuelle).

Ce qui importe c’est de retenir qu’il existe une dangereuse banalisation de la violence sexuelle dans notre société. Une banalisation qui s’inscrit dans le mépris des femmes. Dans les représentations que leur corps est un objet à dominer et à violenter.

Au Canada, le projet de loi C-127 modifiant le Code criminel en matière d’infractions sexuelles et d’autres infractions contre la personne remonte au  4 août 1982. Ce projet de loi donne naissance en 1983 à la Loi canadienne sur les agressions sexuelles.

Dans son projet de loi C-127, le législateur a remplacé le crime de viol par des infractions d’agressions sexuelles afin de soustraire le crime de son contexte sexuel pour en reconnaître le caractère violent. En d’autres termes, « il (le législateur) voulait amener la société à considérer l’activité sexuelle sans consentement comme essentiellement violente plutôt que sexuelle » (http://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/22210.html).

Ce faisant, je pense qu’il importe de retenir que dans la culture du viol ce n’est pas seulement l’hypersexualisation des femmes qui est en jeu, mais bel et bien la dangereuse banalisation de la violence contre les femmes qui se retrouve dans le discours autant que dans les actes.

Ce n’est pas parce que la culture du viol existe qu’elle doit être reproduite. C’est justement là l’importance d’en prendre conscience pour mieux y résister. Il existe alors une responsabilité collective à adopter une posture critique quant à cette idée que « boys will be boys » et que la violence sexuelle serait « sexy ». Je pense qu’il faut oser changer le discours sur la sexualité pour en infuser des représentations d’amour où le respect et la réciprocité existent. La culture du viol, c’est une culture de violence et il me semble que le changement social à cet égard est fort important et « long overdue ».

 À propos…

Isabelle LeblancIsabelle LeBlanc est doctorante en Sciences du langage à l’Université de Moncton. Sa thèse porte sur l’intersection entre le genre et la langue en Acadie. Elle participe également au réseau de recherche en anthropologie à titre de membre élue de la Association for Feminist Anthropology. En plus de détenir une maîtrise en science politique de l’Université d’Ottawa, elle a également étudié à l’Université de Poitiers, à l’Institut d’études politiques de Paris et à l’Université de New York à Prague.

***

http://www.cybersolidaires.org/histoire/docs/1980b.html

http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/401599/universites-canadiennes-une-etudiante-denonce-la-culture-du-viol

http://www.journaldemontreal.com/2014/02/28/dangereuse-culture-du-viol

http://www.rds.ca/plus/universitaires/l-u-d-ottawa-suspend-son-programme-de-hockey-1.951779

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2 réponses à “La culture du viol : ça veut dire quoi? – Isabelle Leblanc

  1. Merci pour cet article posé et intelligent. Si nous n’avons pas toutes souffert directement de violence sexuelle, nous avons fort probablement toutes détecté les relents pernicieux de l’humour sexiste et autres « légèretés » banalisées, et ce, dans des environnements sociaux ou des contextes qui n’affichaient pas nécessairement de discrimination claire. L’acuité de votre propos est un outillage important pour aborder d’éventuelles pentes glissantes. Merci.

  2. Il faudrait peut-être se demander ce qui est la cause de cette culture du viol en y incluant la banalisation de la violence dans notre société. Depuis les années 70 est-ce que les femmes ont accepté certaine formes de violence sans s`y avoit objecté clairement. Toute cette hyper sexualisation que l`on retrouve partout, ne peut-elle pas en partie contribuer à ce fléau. Les émissions que l`on remarque à la télé ou plusieurs filles sont presque prête à tout pour conquérir le coeur d`un seul gars , ne donne t`elle pas le message de leur infériorité, et d`un manque de respect pour leur corps. Lui n`a qu`à choisir comme de la viande sur une tablette d`épicerie. Ce genre d`émission pourrait facilement donner de fausses impressions. Si certaines femmes ne se respectent pas et bien ils ne seront pas respecté comme ils se doivent . Loin de moi de seulement blamer la gente féminine, l`impression qu`une femme peut donner à un gars aussi noble que cela pourrait parraitre pour elle ne veut pas dire que lui percevra cette chose de la même façon. Je suis peut-être dans l`erreur, je ne crois pas qu`il y a une solution à court terme, je ne sais même pas s`il y a une solution.

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