Démocratiser l’espace public : contestation et représentation – Mathieu Wade

L’année 2013 aura été l’année du peuple au Nouveau-Brunswick. De mémoire récente, rarement la province n’a vu l’ensemble de ses nations – anglophones, Acadiens, Amérindiens – se mobiliser aussi fortement pour des enjeux qui, ici les touchent isolément, là les touchent ensemble. De l’assurance emploi au gaz de schiste, des scandales à répétition à l’Université de Moncton révélés par la FÉÉCUM à la lutte infructueuse pour empêcher la relocalisation de Moncton High en périphérie de la ville, la population s’est fait entendre tant dans les médias que dans la rue et a interrogé le pouvoir.

Contestations ponctuelles

Dans tous ces cas, les luttes ont fait écho à d’autres menées ailleurs, s’en sont inspirées, en ont tiré une légitimité, et elles ont fait apparaître de nouveaux publics, des nouveaux rassemblements d’individus. L’opposition au gaz de schiste est devenue un nouveau cheval de bataille du mouvement écologiste mondial et au Nouveau-Brunswick, il a eu ceci de particulier qu’il fut en plus mené par les Autochtones, énergisés par le momentum de #IdleNoMore. Les Premières Nations, souvent marginalisées dans la province, sont devenues les fers de lance d’un mouvement hautement médiatisé et qui rassembla, ce qui est rare, les trois peuples « fondateurs » de la province. Les trois drapeaux – mi’kmaq, acadien et néo-brunswickois – flottaient sur les campements et le fait de se revendiquer des trois peuples donnait une légitimité aux manifestants.

Les débats entourant l’Université de Moncton, eux, s’insèrent dans la continuité du printemps érable qui a fait de l’éducation postsecondaire un débat de société au Québec. Ces révélations de collusion par la FÉÉCUM et par Serge Rousselle, qui tombèrent en plein dans les célébrations du 50ème de l’institution, firent émerger les étudiants comme nouveau groupe prenant parole dans l’espace public, eux qui s’étaient faits plus discrets depuis quelques années, et l’éducation postsecondaire comme enjeu collectif. Il reste à voir si les étudiants des quatre universités de la province sauront s’unir et susciter un débat de société.

L’opposition au déménagement de Moncton High a également puisé dans des idées qui circulent concernant la densité urbaine, l’écologie et la vitalité communautaire. Les opposants n’auront toutefois pas su empêcher la dernière école secondaire du centre-ville de s’installer en périphérie et accroître l’étalement urbain déjà prononcé du Grand Moncton. Malgré la dualité en éducation qui fait en sorte que chaque communauté linguistique est responsable de l’éducation des siens, le dossier de Moncton High a mobilisé les citoyens peu importe leur statut linguistique, faisant de lui un enjeu d’abord urbain. On peut regretter que l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick (AFMNB) ne se soit pas prononcée sur le dossier, surtout que la décision unilatérale de la province a mis en évidence une limite importante des municipalités pour gérer leur territoire et que Moncton est membre de l’association.

Dans chacun de ces cas, la société civile s’est organisée de façon ponctuelle en réaction à un événement ou à un projet. L’opposition est saine en démocratie, mais il faut également que des communautés s’instituent sur le long terme et se représentent comme participants d’un même monde où elles peuvent agir et planifier. Un pas important, bien qu’insuffisant, a été fait en ce sens en 2013 avec les incorporations de districts de services locaux en communautés rurales à Cocagne et à Hanwell et en municipalité régionale à Tracadie. C’est un pas important vers une plus grande démocratie dans la province.

Représentation locale

En effet, 40 % des habitants de la province habitent dans les quelque 260 districts de services locaux, qui sont dénués de toute représentation locale et sont administrés par Fredericton. C’est un héritage des réformes de Louis J. Robichaud des années 1960, qui avaient centralisé les services et l’administration dans la province afin de pallier aux inégalités qui touchaient surtout les comtés et les paroisses acadiennes. Si ces réformes ont mené à plus d’équité, elles ont toutefois créé un déficit démocratique que le rapport Finn de 2008 a cherché à régler. Il proposait de rassembler l’ensemble de la population de la province en 53 municipalités, remplaçant les 27 villes, 66 villages et 260 districts de services locaux. Aucun gouvernement n’a cependant osé procéder à de telles fusions forcées. L’initiative est donc laissée aux citoyens eux-mêmes de se prononcer par référendums au cas par cas.

Les trois plébiscites de l’année dernière sont des pas dans la bonne direction, mais à ce rythme, il faudra encore des décennies avant que les quelque 750 000 habitants de la province soient regroupés dans un nombre gérable d’entités, disposant d’une représentation politique et de services.

Le principal argument contre les fusions est la hausse des impôts que subiraient les résidents des DSL. Les municipalités et les communautés rurales, quant à elles, estiment que les résidents des DSL profitent de leurs services sans payer leur juste part. D’autres s’opposent au projet de fusions proposé par Finn en arguant qu’en fusionnant des communautés à partir de Fredericton, on détruira les identités qui s’y sont construites depuis des décennies. Chaque DSL aurait une identité qu’il faudrait protéger et qu’une fusion détruirait.

On peut se demander à quoi tient une identité qui n’a aucune forme de représentation ni moyen d’action. En se dotant de moyens politiques et de représentants, on crée de la communauté, on crée un public, on crée du peuple. Peu importe les identités qui peuvent exister par ailleurs, elles ne peuvent s’en trouver que renforcées en se dotant de moyens de débattre et d’agir. Il reste ensuite à assurer que la loi sur les municipalités permette effectivement aux municipalités d’agir et de n’être plus simplement qu’une créature de la province, largement dépendant d’elle. C’est ce qu’ont réclamé conjointement les maires des trois principales villes de la province – Moncton, Saint-Jean et Fredericton – en octobre, s’inscrivant, eux, dans une tendance mondiale de renforcement des capacités politiques des villes. Au Nouveau-Brunswick, ces trois centres rassemblent la moitié de la population.

Ces deux tendances qui ont marqué 2013 au Nouveau-Brunswick – l’apparition de mouvements de contestation ponctuels et la création d’entités locales durables – sont positifs et sont liés. Il restera à poursuivre le travail cette année et au cours de celles à venir. Notamment pour l’Acadie, c’est au sein des municipalités – bien plus qu’au sein des associations comme la SANB – que les Acadien.ne.s peuvent s’exprimer le plus démocratiquement. Si l’Acadie est plus qu’un peuple folklorique avec une culture distincte, mais un peuple qui aspire à s’organiser politiquement, d’autres fusions devront avoir lieu. Ça fait longtemps qu’on cherche à faire passer le message. Espérons qu’il a été entendu.

À propos…

Mathieu - Mathieu est sociologue. Il habite parfois en Acadie.Mathieu Wade est sociologue. Il habite parfois en Acadie.

 

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