Elsipogtog : une leçon sur la politique – Sylvain Bérubé

Le 17 octobre 2013, la route 136 au Nouveau-Brunswick est bloquée par une manifestation pacifique contre l’exploration de la compagnie SWN Ressources dans la région. La compagnie en question explore le territoire pour y trouver du gaz de schiste. La manifestation éclate au cours de la journée et une quarantaine de personnes sont arrêtées suite à leur résistance à l’injonction. Il est rapporté que cinq voitures de police auraient été incendiées. La réponse est immédiate dans les médias sociaux. D’un côté, les manifestants qui s’opposent à l’exploitation du gaz de schiste se récrient contre la répression policière d’une manifestation qui était à l’origine pacifique. De l’autre côté, des gens s’indignent de l’utilisation de la violence contre les forces de l’ordre par les manifestants.

Cette situation – et particulièrement la réaction qu’elle suscite – nous ramène à un débat qui, à une époque, occupait énormément la science politique : en démocratie, est-ce que la violence est le propre de la politique? Est-ce que le conflit est jugé acceptable dans nos sociétés? Nos institutions démocratiques semblent construites avec l’idée de pacifier le conflit. Pour répondre à ces questions, fondamentalement, la question est de savoir ce qui constitue un acte politique, ou l’action. Nous profitons donc du contexte très particulier d’Elsipogtog pour réfléchir à l’action et comment elle peut nous informer dans ce genre de situation. Nous procéderons donc en deux temps; d’abord, nous soulignerons certains éléments qui ont mené à l’événement d’Elsipogtog; par la suite, nous partirons de ce cas pour définir l’action.

1 L’histoire de la canne de coke et du mentos

L’épisode d’Elsipogtog nous intéresse non pas pour l’attention internationale qu’elle attire sur le mouvement environnemental, mais pour son inscription dans un contexte politique néo-brunswickois particulier. Bien qu’une série d’arguments environnementaux soient soulevés dans la question du gaz de schiste, en tant que politicologue, notre intérêt n’est pas là, puisque la question politique qui s’impose dans ce dossier est complètement indépendante de la question environnementale. De manière assez caricaturale, il y a un gouvernement et une industrie qui réclament l’exploitation d’une ressource, et il y a la population qui cherche à élever sa voix puisqu’elle ne veut pas de l’exploitation de cette ressource.

Le Nouveau-Brunswick n’est pourtant pas un territoire vierge n’ayant jamais connu les cicatrices de l’exploitation des ressources naturelles. Plusieurs villes et villages dans la province ont survécu grâce à l’exploitation minière, à l’industrie forestière et même à la transformation de pétrole…

Mais, au cours des dernières années, une large partie de la population s’est mobilisée contre cette nouvelle industrie (du gaz de schiste) qui est jugée trop dangereuse et qui, selon le discours populaire, mettrait en péril la vie rurale en polluant les puits d’eau, par exemple. Dès les premiers pourparlers, les manifestants étaient présents dans la rue et dans les journaux par le biais des lettres d’opinion, manifestant leur mécontentement face à la venue de cette entreprise dans la province. Ils se sont opposés à l’exploration et ils ont revendiqué, dès le début, la mise en place d’un moratoire. Au cours des dernières années, la lutte a pris de l’ampleur et aujourd’hui elle peut compter l’appui de plusieurs municipalités et de nombreux organismes communautaires et professionnels.

Les voix qui s’opposent à l’industrie étaient accueillies par un gouvernement qui fait face à une réalité difficile : la pauvreté du Nouveau-Brunswick. La réalité de la province n’est pas rose; d’une part la population est vieillissante et, de l’autre, elle est en diminution. Les jeunes s’exodent, les usines ferment et les écoles connaissent le même sort. Les villages qui s’affichent fièrement le long de nos différentes autoroutes ont connu de meilleurs jours, pour le dire gentiment. Le gouvernement voit une opportunité de développement économique en or avec l’exploitation de cette nouvelle industrie. Pour les partisans de l’exploitation du gaz de schiste, cette ressource représente une nouvelle possibilité de développement économique qui est inexploité (chose rare aujourd’hui). Et d’ailleurs, on dira que la technologie permet d’exploiter la ressource avec un minimum de risques pour l’environnement.

Bien que le discours des deux côtés est resté plutôt inchangé au cours des années, ce n’est pas parce qu’il y a eu un manque de réflexion sur la question. Tout récemment, il y a eu, à l’Université de Moncton, une conférence sur la question qui assemblait des intervenants de différents milieux de recherche représentant toutes les opinions. Cette rencontre venait s’ajouter à de nombreux débats qui ont eu lieu dans l’espace public. Suite aux évènements du 17 octobre, le Premier ministre, David Alward, a d’ailleurs rappelé son ouverture au dialogue. Mais justement, les évènements du 17 octobre étaient loin d’être la première manifestation d’opinion sur le gaz de schiste; le dialogue est ouvert depuis longtemps, et, depuis le début, les voix s’élèvent contre l’exploitation de cette ressource de manière assez forte. Nous en arrivons aux évènements d’Elsipogtog qui s’inscrivent dans la continuité d’années de lobbying, de manifestations pacifiques et de débats dans l’espace public. Dans ce contexte, est-ce que les événements violents d’Elsipogtog sont acceptables dans notre société démocratique.

2. L’action politique

Un auteur important en sciences politiques, Jacques Rancière, disait que :

La politique n’est pas l’exercice du pouvoir. La politique doit être définie par elle-même, comme un mode d’agir spécifique mis en acte par un sujet propre et relevant d’une rationalité propre. C’est la relation politique qui permet de penser le sujet politique et non l’inverse[1].

La politique, dans ce sens-là, est un moment rare de contestation contre un ordre politique. La politique est donc fondamentalement conflictuelle. Elle oppose deux visions du monde. Pour Rancière, le monde de l’invisible (dans le cas qui nous intéresse, ceux qui sont contre l’exploitation du gaz de schiste) tente de se rendre visible et d’occuper un espace dans le monde visible. Les manifestants qui s’opposent à l’exploitation du gaz de schiste tentent de faire voir leur crainte. Ils cherchent à apparaître et à occuper un espace dans la sphère publique. Leurs contestations sont donc un acte de révélation d’une réalité autre que celle véhiculée par le gouvernement. Leurs actions ont comme but d’être entendues, vues et surtout reconnues par les gouvernants.

Ainsi, l’action politique doit être comprise comme un acte fondamentalement courageux qui permet de projeter au centre de la scène le citoyen qui veut s’exprimer. Comme l’a dit Hannah Arendt, une philosophe politique :

Il y a déjà du courage, de la hardiesse, à quitter son abri privé et à faire voir qui l’on est, à se dévoiler, à s’exposer. Ce courage originel, sans lequel ne seraient possibles ni l’action, ni la parole, ni par conséquent, selon les Grecs, la liberté […][2].

L’action doit être un acte qui rend visible. Donc, l’acte politique demande du courage parce qu’il invite la communauté à juger de l’acte.

L’action est aussi fondée dans la parole.  La parole signifie la capacité qu’a un individu de partager une pensée dans la communauté. Ceci implique l’idée de la reconnaissance de la parole. Pour qu’il y ait politique, il doit donc y avoir une reconnaissance au sein de la communauté de la voix qui s’élève. Ainsi, les manifestants doivent non seulement être entendus, mais ils doivent aussi être écoutés.

Nous avons donc maintenant quelques éléments pour mieux comprendre les évènements d’Elsipogtog. La violence qui fut employée est survenue non pas au début des débats sur l’enjeu, mais après des années de discussion et de contestation. De nombreux processus ont été mis en place pour permettre aux citoyens de s’exprimer et ces citoyens ont exprimé le souhait que le gaz de schiste ne soit pas exploité au Nouveau-Brunswick. Le gouvernement a maintenu le statu quo malgré la forte opposition. Les citoyens n’ont pas été entendus, et leurs options ont été épuisées.

Les évènements qui sont survenus le 17 octobre ne sont donc pas surprenants, ils sont la manifestation de la faillite des espaces de dialogue mis en place par le gouvernement. Ces espaces n’ont pas su faire entendre et faire voir les citoyens. La politique est conflictuelle; il est donc normal de voir que suite à la faillite des instances d’échanges,  la tension éclate en acte violent.

Est-ce que cette violence en est pour autant acceptable? Il reste à chaque personne d’en juger individuellement. Par contre, nous pouvons dire que les événements du 17 octobre sont définitivement politiques, car ils sont le résultat d’un désir d’être pris en considération, chose qui n’a toujours pas eu lieu (malgré la promesse électorale de plus de transparence et de consultations). Mais il doit également être dit qu’au Nouveau-Brunswick, nous ne sommes pas habitués à voir de réelle prise de parole. Peut-être est-ce cette affirmation forte de la part de citoyens qui nous choque réellement?

sylvain bérubéSylvain Bérubé grandit à St-Anselme. Un militant acadien depuis son passage à l’école secondaire Mathieu-Martin, il poursuit présentement des études à l’Université d’Ottawa, ayant déjà complété un baccalauréat à l’Université de Moncton.


[1] Jacques Rancière. « Dix thèses sur la politique » dans Aux bords du politique. Paris, Les éditions La Fabrique,1998 [1990], page 223.

[2] Hannah Arendt (2012 [1958]). La condition de l’Homme moderne. p. 210. Dans L’Humaine Condition. Paris, Gallimard, 1050 pages. Italiques ajoutées.

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2 réponses à “Elsipogtog : une leçon sur la politique – Sylvain Bérubé

  1. Jmai toujours dit quetchose comme : les communautés anglophones pis francophones tiennent juste des pancartes sur le bord du chemin pour leur « 5 seconds of fame » sur Radio-Canada. Tu parles « de apparaître et occuper un espace dans la sphère publique », so I guess yont joués un rôle dans ste perspective là.

    Chu pas convaincu though que les anglophones pis les francophones méritent d’être remarqués. On a pas vu de communautés francophones ou anglophones se mobiliser comme on a vu les premières nations. Yavait tu un montant considérable de protestants anglophones ou francophones a Rexton? On va tu voire des anglophones pis des francophones prendre du temps off dleur job pis aller se faire arrêter? Tant qu’a moi, staffaire icite va être défendu par les premières nations, simplement à cause de la variable « violence ».

    Les gens qui ont le moins a perdre sont habituellement ceux qui ont le moins a perdre.

  2. Il aurait été intéressant de faire remarquer dans ce dossier que, pour la première fois peut-être, la communauté acadienne est très proche et présente dans ce dossier, et que cela, c’est prometteur. Par ailleurs, plusieurs anglophones ont aussi joint les rangs.

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