Quand l’État nous gère la langue – Mathieu Judas Wade

-Mathieu Judas Wade-

Martin Normand a publié un commentaire sur les plus récentes données du recensement chez la sœur d’Astheure : TaGueule. Son texte est clair et il est, du coup, éclairant. Seulement, ce qu’il éclaircit excède son intention; il rend manifeste une attitude symptomatique de la francophonie institutionnelle (ceux que j’appelle les francophones professionnels) que Martin LeBlanc Rioux dénonce dans un texte récent.

Les dernières données démontrent qu’on a atteint un plateau – voire un recul – du bilinguisme au pays. Moins de gens se disent capables de soutenir une conversation dans les deux langues officielles qu’en 2006. Le bilinguisme s’accroit au pays, mais ce n’est pas le bon.

Selon Normand, quatre grands axes méritent d’être interrogés. Dans ce texte, j’en discuterai seulement deux :

  1. De moins en moins de non-francophones ont accès à l’enseignement du français langue seconde. Qu’accomplit donc le programme de Patrimoine canadien visant à promouvoir l’apprentissage des langues officielles ?
  1. Les régions francophones minoritaires n’accueillent pas suffisamment d’immigrants francophones. Qu’accomplit donc le programme de Citoyenneté et immigration Canada visant à promouvoir l’immigration francophone hors-Québec?

Le fil qui relie ces deux points amenés par Normand, c’est une question : que fait Ottawa?

Que fait Ottawa pour favoriser l’apprentissage des langues officielles chez les anglophones? Que fait Ottawa pour accroitre le nombre d’immigrants à Nigadoo? Que fait Ottawa pour s’assurer qu’il y ait autant de gens bilingues issus de la francophonie que de la non-francophonie…

En fait, c’est la question que nous, francophones, avons pris l’habitude de poser : que fait Ottawa ou Fredericton. Je ne parle pas de vous, individuellement, mais de vous par le biais de ces organismes qui parlent en votre nom, que vous le vouliez ou non (ils ne sont pas élus par la population). Ça se comprend, nos « leaders professionnels » sont payés/subventionnés par Ottawa, c’est donc à Ottawa qu’ils s’adressent et c’est à Ottawa qu’ils rendent leurs comptes. Vous ne pensiez quand même pas que nos quelques 80 organismes acadiens se finançaient eux-mêmes?

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Il y a une enveloppe de 1,1 milliard répartie sur cinq ans (2013-2018) qui nous est réservée à nous francophones – ça s’appelle la Feuille de route pour la dualité linguistique – et que nos organismes et des fonctionnaires se partagent. Voilà comment on achète la paix : « nos » institutions gèrent des programmes élaborés et évalués par des fonctionnaires fédéraux. C’est la condition pour recevoir du financement. Ottawa veut voir des résultats, mais c’est elle qui détermine ce qu’est, au juste, un « résultat ». Pensez-vous qu’ils conservent une liberté de parole et d’action, « nos » organismes? À peine. Les langues officielles au pays, ce n’est pas quelque chose à inventer et à débattre, c’est quelque chose à gérer. Point.

Le principal problème de la Feuille de route, c’est qu’elle crée l’impression que la francophonie est une question clairement délimitée, une case à cocher, qu’il suffit de quelques programmes spécifiquement consacrés à la langue et qui seront administrés par des experts pour que les « objectifs » soient atteints. Justement, ce que déplore Normand, c’est que les objectifs ne soient pas atteints. C’est-à-dire qu’au rythme actuel, la francophonie hors-Québec disparaitra à moyen terme. En général, ça angoisse les nationalistes, des données comme celles-là (c’est que, voyez-vous, les nationalistes sont constamment rongés par la peur de leur propre mort…)

Donc que voulez-vous qu’Ottawa fasse pour qu’au pire on meure moins et qu’au mieux, on se reproduise ad vitam aeternam? Comme avec toute chose liée à la mort, une pensée magique s’installe. Pour nous, l’incantation, c’est Ottawa ou Fredericton. Revenir toujours ainsi à l’État nous encourage à nous penser collectivement selon des catégories bureaucratiques; c’est rassurant, parce que c’est simple et propre (on aime aussi quand la mort est propre). S’il y a un problème, c’est clairement que tel ou tel programme conçu dans la capitale par des hauts fonctionnaires n’est pas tout à fait adapté, n’est-ce pas? Ajustons-le, docteur!

Bien sûr, Ottawa peut encourager et financer l’apprentissage du français langue seconde. Un milliard de dollars, ça aide, mais la langue, l’identité, le développement, la communauté, c’est bien plus complexe que ça! Que faisons-nous en tant que société néo-brunswickoise et en tant que communauté acadienne pour encourager l’apprentissage des langues officielles? Misons-nous sur le dialogue et la compréhension entre communautés linguistiques? Créons-nous des lieux de rencontre et d’échange? Vous qui êtes allés à l’école francophone, avez-vous déjà rencontré les élèves anglophones qui apprennent le français? Bien sûr que non! Il faut apprendre les langues, mais surtout ne pas mélanger les communautés! En fait, nous ne débattons même pas de ces questions là. Nous n’avons pas à le faire, voyons, la dualité linguistique, c’est un acquis. Nous avons acquis le droit d’être entre nous francophones. Mais nos acquis, est-ce qu’ils nous permettent d’atteindre nos « objectifs »? En fait, ce sont quoi nos objectifs, à part « survivre »? On ne le sait pas, parce qu’on n’en parle pas. Ottawa et Fredericton s’en occuperont.

C’est qu’on a peur de parler de la langue, donc on la relègue à des comités d’experts qui s’expriment derrière des portes closes, comme ce fut le cas lors de la révision de la Loi sur les langues officielles. Le gouvernement a jugé que cette question était trop « sensible » pour être discutée publiquement. La langue est un sujet tabou et nous n’avons jamais, collectivement, trouvé le moyen d’en parler. Ottawa!! Fredericton!!

Et les immigrants… Que peut faire l’État pour les inciter à s’installer et à rester à Pokemouche? À Pointe-Verte? Même le monde de la place ne reste pas et vous « expectez » que Mamadou de Conakry non seulement s’y installe, mais s’y « épanouisse »? « Ben, si Ottawa a un programme pour lui »… Pensez-vous sincèrement que c’est un programme du ministère de Citoyenneté et immigration qui règlera l’exode? Le Nord de la province se vide pour des raisons que l’immigration ne règlera pas magiquement à coup de programmes, même taillés sur mesure.

L’immigration en milieu rural, où l’économie est en grande partie saisonnière et où le taux de chômage est supérieur à la moyenne nationale (dans certaines régions il est trois fois plus élevé) est un enjeu complexe, qui ne va pas du tout de soi. Et Fredericton mise plus sur les immigrants entrepreneurs qui ont 400 000$ dollars à investir sur le champ (c’est la condition pour qu’ils reçoivent leur résidence permanente) que sur les quelques 600 étudiants internationaux francophones qui passent par l’Université de Moncton et qui peinent à trouver du travail ailleurs que dans nos nombreux centres d’appel…

Tant que « nos » organismes ne feront que gérer des programmes fédéraux qui ciblent exclusivement une population francophone qui n’a pas son mot à dire dans les décisions qui sont prises, ces défis ne seront pas surmontés. En l’absence quasi-totale de débat entourant l’orientation de nos trop nombreux organismes et en l’absence de débat sérieux et sans tabou sur le bilinguisme à l’échelle provinciale, nous nous contentons d’espérer d’Ottawa et de Fredericton des solutions qui seront toujours insuffisantes. À moins de politiser nos organismes et de les ouvrir au débat d’idées, à moins de politiser la politique provinciale, ce qui ne va pas de soi avec la concentration de nos médias… nous continuerons d’être administrés comme de simples choses, des catégories clairement délimitées dans un rapport produit par le ministère du Patrimoine canadien. Notre « francophonie » continuera d’être amputée de toute citoyenneté. Nous continuerons à être sans emprise sur la définition des « objectifs » que nous voulons atteindre et nous continuerons de nous contenter de prendre nos signes vitaux pour nous assurer que nous sommes toujours là et que le milliard d’Ottawa a bien quelque part où être dépensé.

à propos…

Mathieu - Mathieu est sociologue. Il habite parfois en Acadie.Mathieu Wade est sociologue. Il habite parfois en Acadie.

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4 réponses à “Quand l’État nous gère la langue – Mathieu Judas Wade

  1. Pingback: Poésie acadienne : icitte, astheure !?! (1 de 2 – Intro) | royjaune·

  2. Petit commentaire pour dire que l’éducation n’est pas du domaine fédéral, alors cet argent du fédéral ne peu pas aller directement dans les écoles. Ils ne peuvent fonctionner que par les organismes et que par de petits projet de quelque million qui ont un impact limité, C’est au niveau des provinces qu’il faut regarder et il y a certainement des différences anectotale. J’ai rencontré beaucoup de gens de la Colombie Britannique qui avait un bon niveau de français, mais dans les prairies c’est presque non-existant le français. Au Nouveau Brunswick beaucoup de jeune anglophone parle quand même asser bien, surtout à Moncton. L’idée d’un programme d’échange a l’intérieur de la province est intéressante. un 2 semaine comme ça en 10e année dans une autre communauté à l’intérieur de la province. Sa te crée un intérêt pour l’autre culture et sa ouvre les yeux (et les oreilles).

  3. La francophonie institutionnelle a considérablement désengagé la francophonie citoyenne au cours des années, avec les résultats que nous connaissons trop bien. Réengager cette francophonie citoyenne représente un tâche absolument herculéenne. Beaucoup de groupes ont essayé et les résultats ont été généralement pénibles.

  4. Évidemment, je ne pouvais pas m’empêcher de répondre rapidement.

    D’entrée de jeu, je dois dire que jamais un programme gouvernemental, aussi global soit-il, peut se substituer à un projet de société défini collectivement. Ça, j’en ai discuté ailleurs. Une feuille de route gouvernementale ne peut favoriser l’autonomie des communautés quand les priorités sont toutes définies au-dessus de leurs têtes.

    Mais, il n’en demeure pas moins que ces programmes existent et que les sommes dont ils disposent sont apparemment dépensées. On peut donc de se demander que fait Ottawa quand les programmes n’atteignent de toute évidence pas leurs objectifs. Il faut se demander si le problème se situe au niveau de la gestion ou de la pertinence des programmes, par exemple. Il faut aussi se demander si ces mêmes sommes ne seraient pas mieux dépensées ailleurs, là où les communautés détermineront qu’elles peuvent faire une différence.

    Bref, je suis d’accord avec Wade : le réflexe de renvoyer toute responsabilité aux divers paliers de gouvernements est malsaine. Mais la question de l’action gouvernementale ne peut être évacuée, surtout quand chaque programme ou politique fait l’objet d’un examen minutieux dans une période de restrictions budgétaires. La francophonie institutionnelle doit réfléchir à ces questions de front, autant à celles de Wade qu’aux miennes.

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